Elle est Israël en France. Depuis un an et demi, Aliza Bin-Noun est notre ambassadrice dans l’Hexagone. Un poste à hautes responsabilités réservé aux plus brillants des diplomates israéliens. Et Aliza Bin-Noun en fait partie. leMag’ a eu le privilège de pouvoir l’interviewer.

leMag’ : Cela fait un an et demi que vous êtes en poste en France. Vous avez traversé des crises politiques importantes, avec les différentes résolutions prises à l’ONU et à l’UNESCO, et sécuritaires avec les attentats de Paris et de Nice. Quel a été votre rôle lors de ces différents événements ?
Aliza Bin-Noun  : L’objectif de ma mission est de resserrer les liens entre Israël et la France, dans tous les domaines possibles. Tout ce qui entre dans ce cadre fait partie de notre programme de travail. Vous avez évoqué les attentats terroristes qui ont eu lieu en France. Nous avons joué un rôle très important lors de cette période particulièrement difficile, en rappelant notamment qu’Israël était la cible régulière des terroristes et en soulignant que les défis que nous affrontons en tant qu’État démocratique sont les mêmes que ceux rencontrés par la France. Nous avons également indiqué qu’Israël, par son expérience dans ce domaine, malheureusement, était en mesure d’aider la France à mieux évaluer, envisager et lutter contre les menaces terroristes. Et nous l’avons prouvé en organisant de nombreuses visites de délégations françaises en Israël afin qu’elles puissent rencontrer, sur le terrain, des responsables sécuritaires, ainsi que des civils. Un échange de connaissances et savoir-faire a pu s’opérer. Cette action conjointe a joué un rôle important dans le resserrement des liens entre nos deux pays.

© Eren Lichtfeld -Aliza Bin-Noun avec l’ancien président de l’Etat d’Israël, Shimon Pérès

Face à un attentat commis en France ou en Israël, l’opinion n’est pas la même. Avez-vous eu le sentiment d’avoir réussi à changer ce type de perception ?
A.B-N : Je pense que oui. Je peux vous donner un exemple. Après les attentats de novembre en France, les discours officiels français n’ont pas mentionné Israël comme faisant partie des pays frappés par le terrorisme. Nous avons protesté et dit que ce n’était pas acceptable, puisqu’Israël était à ce moment-là aussi victime de l’Intifada des couteaux. Nous avons mis l’accent sur le fait que le terrorisme en France était le même que le terrorisme en Israël, que les mêmes valeurs que nous partageons étaient attaquées. Tout cela pour expliquer aux Français que nous nous trouvons dans le même bateau. Après quelques semaines, le discours a changé et peu à peu Israël a fait son apparition dans la
« liste des pays frappés par le terrorisme ». Pour nous, il s’agit d’une vraie victoire. Car auparavant, les terroristes qui perpétraient des attentats en Israël n’étaient même pas référencés en tant que terroristes ! Autre exemple. En 2015, un mois après les attentats de novembre, je me promenais sur le marché de Noël avec des amis d’Israël et nous nous sommes arrêtés devant un stand. La vendeuse qui nous a entendu parler en hébreu nous a demandé de quel pays nous étions. Quand j’ai répondu Israël, elle a alors spontanément répondu : « Nous sommes avec vous ! ».

Les journalistes sont toujours disposés à écouter ce que l’on a à dire. Mais évidemment, tout n’est pas publié.

Quels rapports avez-vous réussi à tisser avec les médias français ?
A.B-N : Nous effectuons un travail intensif pour exprimer, expliquer et mieux faire comprendre nos messages. Il s’agit d’un travail au quotidien. Je rends régulièrement visite aux rédactions de tous les journaux pour rencontrer les journalistes et les informer sur notre position, et nous organisons régulièrement des délégations de journalistes français en Israël.

Considérez-vous que l’on vous donne suffisamment la parole dans les médias ?
A.B-N : Les journalistes sont toujours disposés à écouter ce que l’on a à dire. Mais évidemment, tout n’est pas publié. Et quand il s’agit de donner la parole à la position israélienne, on sent un vrai blocage de la part des médias de gauche. En revanche, les médias français et notamment la presse, publient de nombreux articles dans les domaines de la science, de l’innovation, etc. D’une manière générale, je considère que l’on me laisse m’exprimer. Lors de la visite de Benyamin Netanyahou aux États-Unis, j’ai été interviewée pendant 10 minutes sur iTélé et l’une de mes tribunes a été publiée dans le Journal du Dimanche. Ils posent des questions, nous avons les réponses ; et c’est mon métier d’y répondre, donc je ne perçois aucune difficulté. Récemment encore, sur le plateau de TV5 Monde, j’ai dû faire face à trois journalistes qui ont insisté sur des questions liées au conflit. Mon rôle d’ambassadrice est d’y répondre en fournissant les arguments adéquats. Et c’est ce que je fais.

© Eren Lichtfeld – L’ambassadrice d’Israël en France avec l’ancien Premier ministre, Manuel Valls.

La position de la France à l’ONU et à l’UNESCO a également dû vous occuper beaucoup…
A.B-N : Oui, nous avons énormément travaillé pour inciter les sénateurs, les parlementaires, responsables de commissions et membres du gouvernement à exercer leur influence auprès du gouvernement concernant ces résolutions avant et même après. Dans cette première résolution, horrible, concernant Jérusalem, la France a voté pour, dans la
seconde, elle s’est abstenue. Ce n’est pas suffisant évidemment, mais nous considérons que notre travail a eu un impact…

Vous effectuez un travail de fourmi, et vous remportez des victoires qui passent souvent inaperçues aux yeux des Israéliens. N’est-ce pas frustrant parfois ?
A.B-N : Si, mais ce travail est plus que nécessaire. Il est important de préciser qu’en ce qui concerne les domaines de la technologie, de la culture ou de l’économie, la France est admirative de la réussite israélienne. Il ne faut pas oublier non plus la bonne coopération entre la France et Israël dans le domaine de la sécurité et du renseignement. Je ne sais pas si les Israéliens se rendent vraiment compte de l’excellente image de leur pays en France dans ces secteurs.

Les Français peuvent donc être en désaccord politiquement avec Israël, tout en admirant ses domaines de réussite ?
A.B-N : Tout à fait. C’est même plus complexe que cela. Le sujet sur lequel nous sommes d’accord de ne pas être d’accord, c’est le conflit israélo-palestinien. Il y a ici un malentendu qui s’est d’ailleurs exprimé lors de la ‘conférence de paix’ organisée en janvier à Paris, ou encore à Bruxelles à l’occasion de l’étiquetage (des produits fabriqués en territoires disputés NDLR). Et sur ce point, la position du gouvernement israélien est claire. Nous avons rejeté dès le début le concept de cette conférence, car pour nous, seul le dialogue direct compte. Mais il existe d’autres enjeux sur lesquels la France et Israël partagent les mêmes intérêts et les mêmes valeurs. Et ils sont plus nombreux que l’on ne croit.

Je ne sais pas si les Israéliens se rendent vraiment compte de l’excellente image de leur pays en France dans ces secteurs.

Quelle perception avez-vous de la France en général et de la communauté juive en particulier ?
A.B-N : Cette communauté est chaleureuse, généreuse, sioniste, accueillante. Je dis toujours qu’elle m’encourage. Il est évident que l’on perçoit chez elle une certaine inquiétude, mais peut-être moins vive depuis les attentats terroristes qui ont frappé la société française dans son ensemble. Après Toulouse et l’Hyper Cacher, la communauté s’est sentie visée parce que juive. Aujourd’hui, tous les Français sans exception se sentent en danger. Cela ne réduit pas la tension que font peser les incidents antisémites. Les Juifs de France, et ceux qui vivent en banlieue notamment, sont inquiets et ne se sentent pas à l’aise.

Récemment, l’Agence Juive a lancé une campagne de recrutements de ‘chlihim’ pour la jeunesse juive de France. On dit qu’elle a eu beaucoup de mal à recruter, qu’en pensez-vous ?
A.B-N : C’est très simple. L’image de la France en Israël est très mauvaise. La France est assimilée soit à l’antisémitisme, soit à sa politique anti-israélienne. Et les Israéliens ne s’intéressent donc pas à la France. C’est dommage, car il faut venir en France pour expliquer Israël et justement ne pas laisser le terrain libre à nos détracteurs.

Il faut venir en France pour expliquer Israël, et justement ne pas laisser le terrain libre à nos détracteurs.

© Eren Lichtfeld – Aliza Bin-Noun entourée du président du Crif, Francis Kalifat, de la maire de Paris, Anne Hidalgo et Jean-Vincent Placé, secrétaire d’État chargé de la réforme de l’État et de la simplification.

Quel regard portez-vous sur les présidentielles françaises et avez-vous confiance dans le choix que feront les Français ?
A.B-N : Ce qui se passe ne connaît aucun précédent et même les Français sont confus. Les Français, y compris la communauté juive, sont préoccupés par la montée de l’extrême droite, parti dont on connaît l’histoire et l’idéologie.

Comment sont perçus en France les rapports amicaux qu’entretiennent D. Trump et B. Netanyahou, sachant que les deux hommes n’ont pas le vent en poupe dans l’Hexagone ?
A.B-N : Il est clair que les USA sont les meilleurs alliés d’Israël dans de très nombreux domaines. Israël est un pays démocratique qui a ses propres intérêts et sa propre politique et cela, il faut l’accepter.

L’année 2018 sera l’année France-Israël. Des échanges culturels croisés entre les deux pays auront lieu. Comment cela a-t-il été décidé ?
A.B-N : Cela a été décidé lors de la visite du Président Hollande en Israël en 2013. Nous allons mettre l’accent sur la coopération culturelle et scientifique entre nos deux pays. Je crois beaucoup en cette année qui nous permettra d’améliorer l’image d’Israël en France.

Le fait d’être une femme ambassadeur vous a-t-il ouvert des portes en France ?
A.B-N : Selon les Français, ça aide. Alors si le fait d’être une femme peut être un avantage dans l’exercice de ma fonction, tant mieux !

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