En 2005, Radu Mihaileanu nous offre ‘Va, Vis et Deviens’ qui remporte de nombreux prix. On y découvre un cinéaste ultra doué qui souhaite parler avec sensibilité de sujets forts et tragiques, avec un humour toujours présent qui permet à ses films de devenir de vrais bijoux d’humanité.
Avec ‘L’histoire de l’amour’, sorti tout récemment en France et bientôt dans les salles en Israël, Radu Mihaileanu ancre encore davantage l’image d’un cinéaste dont la carrière est une ode à la vie. Il est l’invité du Mag’.

leMag’ : Vos personnages sont empreints d’une humanité incroyable. Ils sont drôles, en marge, un peu laissés pour compte mais ils se battent tous contre l’adversité, le destin. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers eux ?
Radu Mihaileanu : Ce sont des personnages qui souvent sont frappés par un destin tragique, qu’il soit social, politique ou autre, et qui doucement, au fur et à mesure de l’histoire, essayent de se relever. Ils commencent toujours l’histoire ‘à genoux’, presque brisés et tout le long du récit, ils essayent de se relever, de se remettre debout. Et cela en déployant l’éventail complet de ce que la beauté humaine peut comporter.

“On a les moyens, même si l’on est sublimement imparfait, on a largement les moyens de tutoyer le merveilleux”

C’est en fait le message que vous souhaitez transmettre, à chaque fois : on peut démarrer à genoux et finir debout. Est-ce que vous avez hérité de cette philosophie de vie de votre passé ? Et celui-ci joue-t-il le rôle de moteur de poids?
R.M : Le passé peut être tout à la fois : il peut être lourd, rempli d’espoir, de tragédie. Ce n’est pas une question de message. Je suis animé à la fois par le désespoir parce que le monde effectivement est plutôt parfois sombre et en même temps, par un énorme espoir parce que je me dis que si l’on a la chance d’être en vie et d’être muni encore de conscience, d’intelligence, de mémoire et que si l’on ouvre bien les yeux, la vie est extraordinaire et vaut la peine d’être vécue. On a les moyens, même si l’on est sublimement imparfait, on a largement les moyens de tutoyer le merveilleux. C’est ce qui m’anime. Je n’aime pas faire des films – il y en a d’autres qui le font – qui seraient des plaidoiries pour la médiocrité, pour l’horreur… même si cela existe dans la vie. Je suis lucide, mais j’aime chercher le merveilleux qui nous entoure. Même si dans mes films, la tragédie et l’imperfection sont présentes, et cela est certainement dû à l’histoire de mon père qui a été déporté pendant la guerre, ainsi qu’à ma propre histoire puisque j’ai vécu sous la dictature de Ceausescu et que j’ai donc côtoyé l’horreur. Mais au-delà de tout, je me dis que l’on a toujours les capacités de s’en sortir.

© DR

Quand on regarde vos films, c’est ce formidable espoir qui ressort. On a l’impression de quitter un peu cette condition humaine qui nous cloue au sol… C’est ce que vous visez ?
R.M : Oui, c’est ce que je souhaite transmettre dans mon travail, et c’est ce que je souhaite atteindre dans ma vie personnelle. Je veux grandir en lisant, en côtoyant des gens, des œuvres, ou même en contemplant la nature… C’est le fameux chapitre de la Torah qui aborde la ‘montée’ d’Avraham en Israël. Pour moi cette montée, c’est une montée en soi, au quotidien, et il faut faire cet effort-là. Il faut essayer de se sentir grand, de ne pas se sentir écrasé par le poids des choses ; essayer de lever la tête, de nous dresser debout et d’en être dignes.

“Il faut essayer de se sentir grand et de ne pas se sentir écrasé par le poids des choses”

Qu’est-ce qui vous a marqué de ces années Ceausescu ?

R.M : C’est toujours difficile d’expliquer ce qu’est une dictature. J’en ai beaucoup parlé avec mes enfants lors des dernières élections puisque l’on a craint la montée d’un parti fascisant, le Front National de Marine Le Pen qui dessinait un pays nauséabond. Sous le régime de Ceausescu, ce qui était terrible, c’est que l’on avait peur les uns des autres. Ils avaient réussi à nous rendre paranoïaques. Cela a déchiré la société. Une société qui protège le concept « d’ennemi du peuple », où tout le monde peut craindre d’être désigné « ennemi du peuple », à la marge de la société, à deux doigts de la prison, est une société cancéreuse. Les préjugés vous font entrer dans un contexte kafkaïen, absurde, où il n’y a pas de justice, pas de liberté de la presse, où personne ne peut vous défendre. Ce qui m’est arrivé à moi, à mon père et à des amis aussi. On vit avec le syndrome de la dictature dans le sang, dans la tête… C’est un manque de confiance permanent, un terrain perpétuellement instable, même si la vie continue et que l’on s’adapte à tout… On l’a vu pendant la guerre en France, pendant la collaboration, la France malheureusement s’est adaptée aussi…

C’est cela le pire, c’est que l’on s’adapte à l’horreur. Quitte à se trahir soi, ce que l’on est de plus profond.

Bref, tout cela était très pesant et profondément tragique… Mais paradoxalement, il y a des points positifs parce que cela vous oblige à développer une sensibilité aigue, des ressources pour vivre en société d’une manière clandestine. D’une certaine manière, cela crée aussi une forte résistance intérieure qui devient pensée artistique… La dictature est un virus dont on ne se débarrasse jamais, pas même quand on a quitté le pays, le régime, il vous habite à jamais.

 

Comment êtes-vous parvenu à quitter la Roumanie ?
R.M : J’ai quitté la Roumanie grâce à un accord entre la Roumanie, les États-Unis et Israël qui permettait aux Juifs roumains soit d’émigrer, soit de visiter leurs familles en
Israël. Pour émigrer, il fallait faire une demande et attendre au moins deux ans. Donc j’ai choisi l’option ‘visite’ – six mois d’attente – pour aller voir mon grand-père. Je suis resté très peu de temps en Israël car c’était ma porte de sortie pour aller à Paris et pour intégrer une école de cinéma.

Un mot sur la manière dont vous avez vécu votre rencontre avec Israël ?
R.M : Lorsque je suis venu la première fois en 1980, je n’étais pratiquement jamais sorti de Roumanie. J’ai été frappé par la liberté qui régnait dans le pays. J’entendais des gens parler politique dans la rue et critiquer des chefs d’État, des Premiers ministres… Inconcevable en Roumanie ! Pour moi, cela a été le premier grand signe de liberté. Autre choc culturel : le fait d’entendre les Israéliens dire : « Nous ne sommes pas juifs, nous sommes des Israéliens ! ». Moi qui étais très juif, jouais dans le Théâtre yiddish de Bucarest et concevait l’identité juive comme un lien ininterrompu depuis 5000 ans, ça m’avait choqué. Aujourd’hui, je comprends les nuances de cette phrase qui avait pour objectif de faire comprendre la réalité de ce nouvel État juif qui n’avait pas 35 ans d’âge en 1980.
Je ne suis resté que trois semaines en Israël lors ce de cette première visite. Depuis, j’ai fait de très nombreux voyages, sans compter les huit mois passés en Israël pour mon film ‘Va, Vis et Deviens’.  En 1980, les gens croyaient encore que l’on pouvait obtenir la paix, soit par la guerre soit par la diplomatie. Aujourd’hui, je sens du désespoir, les Israéliens n’y croient plus, comme s’ils n’en voyaient plus le bout. Malgré tous les aspects formidables de ce pays, je sens que la société est de plus en plus fracturée. Il n’en reste pas moins qu’Israël est pour moi un État avec une force incroyable, avec une énergie inventive à tous les niveaux, technologiques, sociaux, culturels ; c’est exceptionnel !

Le cinéma, c’est venu comment ?
R.M : Presque par accident. J’avoue que j’étais un amoureux de théâtre. J’étais officiellement acteur au Théâtre Juif de Bucarest, mais je dirigeais aussi une troupe clandestine en Roumanie, j’écrivais, je mettais en scène, on jouait… En arrivant en France, comme il n’y avait pas d’école de mise en scène de théâtre, j’ai dû passer l’examen d’entrée à l’école de mise en scène de cinéma, à l’époque « l’IDHEC », et qui s’appelle aujourd’hui ‘La FEMIS’. J’ai découvert la photo et le langage cinématographique tardivement. En fabriquant, en rattrapant tout le retard au niveau culture cinéphilique. Enfant, j’adorais Chaplin. Peut-être qu’inconsciemment, je voulais suivre sa trace et faire comme lui, à savoir faire rire les gens, les rendre heureux, mais aussi leur suggérer que le ‘petit pouvait vaincre le grand’, qu’ils n’étaient pas condamnés à être éternellement victimes… à genoux.

L’humour est très présent dans vos films. On passe du tragique au burlesque avec beaucoup de sensibilité…
R.M : C’est très juif tout cela. L’humour n’est que l’autre facette de la même pièce. D’un côté, il y a le rire et de l’autre, les larmes. La vie est construite comme cela et la vie juive en particulier ! Ce sont d’ailleurs les innombrables tragédies qu’a traversées le Peuple juif qui ont renforcé son esprit humoristique, comme une résistance. En Roumanie, le rire était notre seule arme pour conserver notre santé mentale. Elie Wiesel en parle aussi. Dans le camp, il explique que la seule manière de se prouver à soi-même que l’on n’était pas seulement un animal à la recherche d’un quignon de pain et que l’on était pourvu de conscience et d’esprit, c’était d’essayer de faire des blagues. L’humour, c’est cette fracture de la tragédie, cette agilité de l’esprit et ce recul dont j’ai besoin quotidiennement.

Dans « L’histoire de l’amour », votre dernier film, vous vous attaquez à un thème particulièrement audacieux, l’amour !
R.M : L’amour dans ce film, tiré d’un magnifique livre, est un sublime combat. C’est comme toute chose merveilleuse de la vie : il ne faut pas croire qu’on peut en être comblé sans entretenir. Le merveilleux se défend. Effectivement, la vie dresse souvent des obstacles, des défis. Dans « L’histoire de l’amour », les obstacles sont majeurs. Les deux protagonistes, Leo, 80 ans, et Alma, l’adolescente, vivent chacun à sa manière des “guerres” qui menacent d’abimer leurs amours… Mes personnages, de « petits êtres humains » défendent cette magie, ils se battent, ne baissent jamais les bras. Ils touchent ainsi à cette énergie extraordinaire et à cette foi, ils sont tenaces et fidèles jusqu’au bout de leur vie dans le sentiment amoureux.

“La question de notre capacité à aimer et être aimé se pose avec acuité “

Notre société est-elle aujourd’hui réceptive à un message aussi grandiose ?
R.M : Dans toute crise politique, économique, spirituelle, il est question d’amour. L’humanité traverse deux mouvements parallèles et contradictoires. Un mouvement nombriliste, nihiliste, encouragé par les technologies de communication modernes (Facebook, Instagram etc) et en même temps, un élan inverse traduit par le besoin d’être en permanent contact avec l’Autre. Plus généralement, nous pensons et rêvons tous d’amour. En cela, rien n’a changé. Mais la question de notre capacité à aimer et à être aimé se pose avec acuité. Cette grande interrogation, cette peur en fait, a envahi le monde. Il faut donc se battre au nom de l’amour !

La France vient d’élire un Président jeune et a réussi à nouveau à faire barrage à l’extrémisme. 

Comment avez-vous vécu ces élections ?
R.M : En m’impliquant ! Je ne suis pas du genre à adhérer à un parti parce que je veux garder ma neutralité et mon libre arbitre. Mon implication s’est manifestée par l’écriture d’articles ou par des interventions pour expliquer à ceux qui ne savent pas ce que c’est que la dictature, quelle était la proposition concrète du Front National, quelle société envisageaient-ils. L’idée que la France retombe dans des vieux cauchemars m’était insupportable.

Où vous sentez-vous à la maison ?
R.M : En France. J’adore ce pays, il m’a adopté. Mais surtout parce que mes enfants y vivent. Je dis souvent « mon pays, ce sont mes enfants ». La France est pour moi le plus beau pays au monde même si aujourd’hui, il comprend des imperfections à cause des crises qu’il traverse mais qui, à mon sens, peuvent être surmontées. Sinon, je me sens très bien en Roumanie, mon pays d’origine, et en Israël, parce que j’y retrouve des odeurs qui me sont très familières. J’adore l’esprit des gens, cet esprit direct qui existait dans ma Roumanie où j’ai grandi, ce côté foisonnant… Et en Roumanie comme en Israël, on ne tourne pas autour du pot, on dit les choses directement, franchement.  Je me sens aussi très proche de l’Afrique, surtout dans les villages et les territoires en dehors des grandes villes. J’y trouve quelque chose d’harmonieux, de naturel, un lien plus fort à la nature, aux éléments, aux rites et traditions, même si je sais cet équilibre fragile…

Êtes-vous croyant ? Parlez-vous à D-ieu ?
R.M : Oui, mais à la Woody Allen… J’ai de vrais dialogues avec D-ieu, comme si c’était un vieil ami. Je partage avec Lui nos joies et nos peines (j’imagine beaucoup les Siennes). Je me dis souvent, comment fait-Il, quel boulot ! Comment vas-Tu régler ceci et cela, et que vas-Tu répondre à toutes ces demandes, à toutes ces catastrophes concomitantes ? C’est impossible ! Je suis très proche de la Torah et du Talmud dans le sens philosophique.  On nous y explique d’ailleurs que D-ieu a créé le monde tout en nous laissant la capacité d’y ajouter notre souffle. C’est pour cela que les voyelles n’existent pas dans la Torah, c’est la place laissée à l’homme pour écrire sa propre version de l’Histoire. Nous sommes donc responsables !


Filmographie 

1980 : Les Quatre Saisons (court métrage)
1993 : Trahir
1997 : Bonjour Antoine (téléfilm)
1998 : Train de vie
2002 : Les Pygmées de Carlo (téléfilm)
2005 : Va, vis et deviens
2006 : Vidéo-clip ‘Lettre au Père Noël’ de Patrick Bruel
2007 : Opération Moïse (documentaire) – Voir Opération Moïse
2009 : Le Concert
2011 : La Source des femmes
2016 : L’Histoire de l’amour

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