Femmes de lettres, ces quatre jeunes femmes juives prises dans la tourmente de la Shoah ont dû puiser, à travers l’écriture et leur vision de l’humanité, les forces pour ne pas désespérer et affronter le pire. Anne Frank, Hélène Berr, Irène Nemirowsky et Etty Hillesum : autant de jeunes plumes au talent bien confirmé mais de vies aussi fracassées par l’univers concentrationnaire. Retraçons le parcours de chacune d’entre elles, entre insouciance et fièvre créatrice, lucidité puis admirable courage face à la barbarie. Toutes nous chuchotent encore aujourd’hui leur terrible en- vie de vivre et leur foi dans l’humanité. Leurs témoignages et leurs voix si singulières n’ont pas fini de résonner en nous.

Nom: Frank
Prénom: Anne
Naissance: le 12 juin 1929 en Allemagne Décès: le 12 mars 1945 (à quinze ans), au camp de Bergen-Belsen, en Allemagne
Son œuvre : « Le Journal d’Anne Frank » a été publié pour la première fois à Amsterdam en 1947

Nom: Hillesum
Prénom: Etty
Naissance: le 15 janvier 1914 en Zélande, aux Pays-Bas
Décès: le 30 novembre 1943(à 29 ans) au camp de concentra on d’Auschwitz, en Pologne
Son œuvre : « Les écrits d’Et Hillesum : journaux et lettres, 1941-1943 », Éd. du Seuil, 2008

 

Nom: Berr
Prénom: Hélène
Naissance: le 27 mars 1921 à Paris Décès:le 1er avril 1945 (à 24 ans) au camp de concentra on de Bergen-Belsen en Allemagne
Son œuvre : « Une Vie confisquée : le Journal d’Hélène Berr », 2008

 

Nom : Némirowsky
Prénom : Irène
Naissance : le 24/02/1903 en Russie Décès:le 17 août 1942 (à 39 ans) à Auschwitz, en Pologne
Ses œuvres phares : « Suite Française », « Le Bal », « Le Vin de solitude » et « David Golder »

 

Elles sont quatre. Elles ont toutes en commun la passion de l’écriture, la jeunesse, la soif de vivre et l’espoir d’une carrière prometteuse dans le domaine des lettres. Aucune, hormis Irène Nemirowsky, ne verra ses écrits publiés de son vivant. Mourir à quinze ans, s’éteindre à vingt-quatre, vingt-neuf et trente-neuf ans, c’est le destin sans concessions d’Anne, d’Hélène, d’Etty et d’Irène. Leur époque leur a été fatale, de la même manière qu’elle leur aura inspiré à chacune une peinture de leur temps pleine de lucidité et des écrits aux valeurs autant historiques que littéraires.

Évoquons d’abord peut-être la plus célèbre, Anne Frank. Née le 12 juin 1929 en Allemagne, sous la République de Weimar, cette jeune adolescente juive ne verra pas la Libération et décédera en 1945 au camp de Bergen-Belsen. Son sourire mu- tin et sa silhouette frêle sont devenus célèbres dans le monde entier.
Avec sa famille, elle n’a eu d’autre choix que d’entrer pendant la Seconde Guerre mondiale dans la clandestinité, a n d’échapper aux nazis. Avec sept autres personnes, elle vivra cachée dans l’annexe du 263 Prinsengracht, à Amsterdam. Aujourd’hui, la « planque » est devenue un musée très visité. À l’époque, elle constitue le dernier refuge de quelques Juifs hollandais pour tenter d’échapper  à la déportation. Recluse, Anne trouve l’évasion dans l’écriture et la chronique de cette vie con née où elle vit pourtant ses premiers émois d’adolescente. Elle a reçu pour son anniversaire un cahier, dans lequel elle tient son journal. Elle y parlera non seulement des faits et des petites misères qui se déroulent dans « l’Annexe » mais aussi beaucoup d’elle-même. Durant un peu plus de deux ans, Anne survit ainsi, grâce à la solidarité des amis non juifs de la famille, avant d’être découverte avec le reste de sa famille, puis déportée. Des huit personnes arrêtées, seul le père d’Anne, Otto Frank, survivra. Quant à Anne, arrachée à la vie en plein âge tendre, elle accédera à la postérité grâce à ses écrits. Ce sont en effet Miep Gies et Bep Voskuijl, les amis de la famille, qui retrouveront le journal d’Anne dans l’annexe et qui le remettront à son père après la guerre.
Morte de maladie et de privation à Bergen-Belsen, l’histoire d’Anne, poignante, va devenir célèbre dans le monde entier. Durant des années, Otto Frank répondra à des milliers de lettres de lecteurs du journal de sa lle. En 1960, la Maison Anne Frank se transformera en musée. Jusqu’au bout, le père d’Anne reste- ra impliqué dans la Fondation de la Maison Anne Frank et militera sans relâche pour le respect des Droits de l’Homme.

En France, une autre jeune femme va bientôt, elle aussi, être prise dans la tourmente. Hélène Berr, elle, commence son journal intime le 7 avril 1942. Âgée seulement de 21 ans, elle ne sait pas qu’elle n’a plus que deux ans à vivre, mais pressent pourtant déjà la menace, et l’étau qui se resserre dans le Paris occupé. C’est une étudiante brillante, très sociable. Elle se sait déjà à part, consciente de ce mur invisible qui s’érige entre elle et ses camarades non juifs. Elle ne peut pas passer son agrégation d’anglais, en raison de ses origines. Le statut des Juifs vient d’être promulgué et elle devra bientôt se résoudre à porter l’étoile jaune.
Hélène, qui prend la plume quotidiennement, n’en finit pas de se cogner à cette réalité de plus en plus inquiétante, à cette stigmatisation qui fait d’elle une paria. Pourtant, en dépit de l’arrestation de son père par la police française le 23 juin 1942, puis de la raffle du Vél’ d’Hiv, la famille d’Hélène ne peut se résoudre à quitter Paris. Devenir des fuyards leur est insupportable. Alors, coûte que coûte, la vie continue. Hélène tombe amoureuse. Sur les photos qui restent d’elle, une jeune femme pose auprès de son fiancé, radieuse.Parenthèse enchantée qui ne dure pas. Hélène interrompt son journal, puis le reprend le 10 octobre 1943. L’horizon s’est entre-temps considérablement assombri. Les déportations se multiplient, et Hélène se demande si ses parents et elle n’ont pas été « fous et aveugles de rester ». La réponse à ses interrogations tombe le 8 mars 1944, le jour où la jeune femme et ses parents sont arrêtés. Hélène est déportée, le jour de ses 23 ans. Déjà, dans les dernières pages bouleversantes de son journal, elle s’adresse à ce lecteur inconnu qui lira ses écrits dans le futur. Sait-il, lui, la résonance que prendra son témoignage ?
Si cette voix d’outre-tombe qui nous questionne nous fait tant frissonner, c’est que l’on sait qu’Hélène mourra en déportation, en 1945, à Bergen-Belsen. Quelques jours avant la libération du camp, elle sera battue à mort par une gardienne SS, parce qu’elle ne s’était pas réveillée à l’heure, ce matin-là…

Irène Nemirowsky n’échappera pas non plus au destin tragique de millions de Juifs. Cette romancière d’origine russe, chassée de son pays par la Révolution et réfugiée en France, est alors, dans le Paris des années 30, au faîte de sa carrière littéraire. Quelques années de répit, avant que ses origines juives ne la rattrapent et ne provoquent sa mort, en 1942. Son œuvre sera redécouverte en 2004 avec la parution de son ultime roman, “Suite Française”, écrit pendant la guerre et retrouvé dans une valise par ses filles. Longtemps, Irène Nemirowsky aura rêvé d’assimilation, tout en pressentant au fond d’elle-même, comme elle l’écrira, « l’irréductibilité de son sang ». Lucide sur les travers de son milieu d’origine, celui des banquiers juifs sortis du ghetto et oublieux de leurs origines, Irène écrit d’abord avec une  féroce ironie sur ses coreligionnaires en perte de valeurs. Pour cela, on la taxera d’antisémitisme, un procès qu’elle réfutera en affirmant ne décrire que ce qu’ « elle a vu de ses propres yeux ».
En dépit de son talent et de son succès insolent, la nationalité française, malgré ses demandes répétées, lui est refusée. Comme Hélène, Irène finit par ressentir de manière aiguë la précarité de sa condition. Elle sera victime des lois antisémites promulguées en octobre 1940 par le gouvernement de Vichy. Interdite de publication, l’écrivain se réfugie avec son mari au printemps 1941 dans un petit village du Morvan. Ses filles sont déjà à l’abri depuis septembre 1939, chez leur nounou française. La jeune romancière se met à écrire alors avec fébrilité plusieurs manuscrits. Pressent-elle que le temps risque de lui manquer, que le compte à rebours lancé par la machine nazie la rapproche chaque jour un peu plus du néant ? Juive, Irène Némirowsky doit porter l’étoile jaune et subir le boycott de ses œuvres.
Le 13 juillet 1942, le destin la rat- trape. L’auteur à succès de « David Golder » et du « Vin de solitude » est arrêtée par la gendarmerie française à son domicile d’Issy-l’Évêque. Un appel à l’aide est lancé par son mari à ses éditeurs pour tenter de la sauver. En vain. Deux jours plus tard, Irène Némirowsky est transportée au camp d’internement de Pithiviers. De là, elle sera déportée à Auschwitz-Birkenau le 17 juillet par le convoi n°6. Elle survivra tout juste un mois dans cet enfer, avant de mourir du typhus le 19 août 1942. Ses deux filles, Élisabeth et Denise Epstein, vont sauver ses derniers manuscrits, dont « Suite française » qui sera publié en 2004. Récit de l’exode de juin 1940 et de l’occupation allemande en France, ce chef-d’œuvre est le testament littéraire d’une femme complexe, dont l’acuité du regard, la profondeur d’analyse de l’âme humaine étonne. Élevée dans un milieu détaché du judaïsme, Irène aura sans doute puisé dans le questionnement de ses origines juives et russes le meilleur de son inspiration.

Pour Etty Hillesum, le parcours sera sensiblement différent, en ce sens qu’elle ne connaîtra pas la reconnaissance de son vivant mais deviendra, à titre posthume, une figure spirituelle universelle. Esther (dite Etty) grandit dans une famille juive libérale hollandaise. Non pratiquante, la plupart de ses amis ignore sa judéité, en dépit d’un grand-père paternel rabbin dans les provinces hollandaises du Nord. Jeunesse insouciante durant laquelle Etty apprend l’hébreu et fait partie, un temps, des jeunesses sionistes. C’est à 27 ans que la jeune femme commence à tenir son journal.
D’abord préoccupée par ses amours, le journal d’Etty va se faire peu à peu la chronique d’une transfiguration spirituelle. À mesure que le ciel s’assombrit pour les Juifs d’Europe, la jeune femme amorce un virage et affirme avec une belle conviction son amour de la vie, son respect de l’humanité et sa force spirituelle. Ses écrits décrivent alors une résistance de l’âme admirable en temps de guerre. Bien que la menace nazie se fasse de plus en plus pressante, Etty nous livre un témoignage peu commun, entre foi et angoisse, sensibilité et révélation mystique, force et fragilité. Au camp de Westerbork où la jeune femme se trouve en transit avant d’être déportée en Allemagne, elle assiste avec une douloureuse compassion au crépus- cule de son peuple : la panique d’être sur la liste des convois, la vulnérabilité des vieillards et des bébés, dont elle devine que le départ en Allemagne sera le dernier voyage… Dans cette atmosphère de n du monde, la jeune femme se con e à D.ieu, fait acte de foi en ayant le comportement le plus humain possible : solidarité, entraide, il s’agit d’être une lumière pour l’autre dans l’obscurité du camp. C’est dans cet état d’esprit qu’elle monte dans le convoi qui va la déporter à Auschwitz en novembre 1943, à l’âge de 29 ans. Derrière elle, la jeune écrivain a laissé ses cahiers. Ils constituent un témoignage bouleversant. Son journal et ses lettres, écrites du camp de Westerbork, seront publiés en France dans leur version intégrale en 2008. C’est un tableau poignant de la vie du camp, ce « foyer de sou rance juive » qu’Etty Hillesum nous a livré au travers d’une écriture sans concessions.

Anne, Hélène, Irène et Etty ont fait de leurs écrits une sépulture, celle qu’elles n’ont pas eue. C’est leur maturité, leur talent et leur capacité à mettre leur don pour l’écriture au service d’une réflexion lucide sur leur temps qui les réunissent. C’est, sans aucun doute, leur passeport pour l’immortalité.