« Mal, comme tous les Français », pourrait-on répondre d’emblée. Mais au fil des entretiens menés avec les différentes personnalités interrogées pour les besoins de ce sujet, il semble que les Juifs de France vivent encore plus intensément ce malaise. Et puis, il y a aussi tous ceux qui y croient encore et qui souhaitent continuer de construire envers et contre tout, persuadés qu’il faut investir dans l’avenir. Nous les avons rencontrés pour tenter de faire le point.

« À l’aube de la présidentielle, la confiance dans l’État et les médias s’effondre en France », titrait Le Figaro en janvier dernier, en plein débat des primaires socialistes.
Le quotidien se référait alors aux résultats du récent baromètre Edelman – présenté lors de la dernière édition du Forum mondial de Davos – qui chaque année mesure la confiance des populations du monde envers les institutions qui les gouvernent. Des résultats détonants qui font de la France la « championne du monde de la défiance » avec un taux de 72 %.
« Là où l’on mesure souvent une fracture entre les élites et le grand public, en France ce rejet est partagé par toutes les strates de la population. À ce phénomène s’ajoute la perte de confiance dans le système médiatique, qui atteint un stade inédit avec une confiance tombée à 43 %, soit une chute de 5 points en un an »
relate le journaliste.

Une perche à saisir lorsque l’on s’apprête à parler des Juifs de France en les scrutant depuis Israël. « Le départ des Juifs de France est un symptôme d’une crise bien plus grave » confie ainsi Benjamin Lachkar au Mag’, en référence à son ouvrage Pourquoi les Juifs quittent la France sorti début 2015. « Une crise plus générale qui sévit sur tous les plans, économique, social, politique, identitaire… Beaucoup de Français quittent l’Hexagone sans pour autant être juif. Bien entendu pour les Juifs, une dimension supplémentaire est à prendre en compte dans la mesure où ils se sont très vite sentis comme étant dissociés de la communauté nationale, exclus malgré eux, notamment à travers l’emploi de l’expression fourre-tout ‘affrontements intercommunautaires’ par les médias et les politiques pour tenter de qualifier l’opposition entre pro-israéliens et pro-palestiniens sur le territoire de la République dès les années 1990. Aujourd’hui, ils ne croient plus ni aux manifestations, ni aux combats. »

« Il y a comme un désamour des Juifs de France pour la France »

Ancien directeur de l’EAJCC (European Association of Jewish Community Centers), ex-président de l’Appel National pour la Tsédaka et ex-vice-président du CRIF aux côtés de Roger Cukierman, Jo Zrihen, aujourd’hui installé en Israël et œuvrant en faveur des olim francophones, explique : « Il y a comme un désamour des Juifs de France pour la France. Quelque chose s’est brisé depuis le meurtre d’Ilan Halimi. À l’époque où j’étais vice-président du CRIF, je l’ai ressenti très violemment. On a commencé à entendre « mort aux Juifs » place de la République. Et même si les gouvernements, qui se succédaient alors, se positionnaient clairement à nos côtés, la communauté nationale brillait par son absence. Les événements dramatiques que l’on connaît se sont amplifiés et le désamour d’aujourd’hui n’est que la résultante de tout ce qui s’est passé. »

Alors oui, une partie de la population juive de France ne se sent plus à sa place au pays de Voltaire. Et pour en avoir le cœur net, c’est la Fondation du Judaïsme français elle-même qui s’est adressée à l’Institut Ipsos afin de décrypter les Perceptions et attentes de la population juive : le rapport à l’autre et aux minorités, étude publiée en janvier 2016. « La période de raidissement que l’on observe actuellement dans la société française (défiance des Français à l’égard du monde extérieur, adhésion parfois massive à certains propos xénophobes, progression du sentiment de corruption des élites politiques, revendications de plus en plus fortes concernant l’application du principe de laïcité, etc.) conjuguée à une augmentation des actes antisémites et de leur violence, a suscité une forte réflexion de la part de la Fondation du Judaïsme français sur la place des Juifs dans la société française  », explique l’Ipsos. « Ces évolutions seraient-elles profondes au point de remettre en cause la possibilité d’une présence juive sereine et acceptée en France ? » s’interroge alors l’Institut qui relève un taux de 76 % de Juifs interrogés considérant qu’il est difficile d’être juif aujourd’hui en France, les principales craintes étant l’antisémitisme (67 %), le terrorisme (50 %) et l’intégrisme religieux (48 %), loin devant le chômage (23 %) ou le pouvoir d’achat (27 %).

© DR – Quatre personnes ont été assassinées lors de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris, le 9 janvier 2015.

Et pour cause. Il y a ce sentiment d’insécurité justifié, aujourd’hui peut-être enfin reconnu par l’opinion française, seulement depuis l’attentat de l’Hyper Cacher, survenant quelques jours à peine après celui de Charlie Hebdo, ce repli sur soi consécutif et cette méfiance généralisée. C’est le Président des Consistoires, Joël Mergui, qui parle de l’année « la plus tragique de l’histoire récente juive française » en évoquant 2015.

De là à penser qu’il n’est plus bon pour un Juif de vivre en France, le pas est aisé à franchir. Encouragé en ce sens par les polémiques et les débats houleux menés en plein cœur de l’espace public français et européen, notamment au sein des plus hautes instances, comme au Sénat ou à l’Union européenne par exemple, s’attaquant à des fondements que l’on ne pensait pas pouvoir remettre en question en démocratie, et pointant ainsi du doigt les principes fondamentaux de la tradition juive qu’il s’agisse de l’abattage rituel ou de la circoncision. Nouveau malaise pour les esprits et autres consciences juives…

76 % des Juifs interrogés considérent qu’il est difficile d’être juif aujourd’hui en France.

En octobre 2013, Raphaël Draï z’l, professeur en science politique, expliquait que le concept de laïcité s’est muté en une idéologie antireligieuse, combattante et militante alors que les principes républicains sont censés être indivisibles : « À partir de là, chacun peut décider, du jour au lendemain, qu’une pratique religieuse est barbare à travers une vision primaire de l’autre. La laïcité s’est raidie sans avouer ses véritables objectifs qui visent en réalité l’Islam ». Il constatait que « la communauté juive subit de plein fouet les dommages collatéraux. En prônant la solidarité avec les Musulmans, dans la mouvance de ‘Touche pas à mon pote’, ses institutions se sont elles-mêmes prises au piège niant leurs propres intérêts. Dans ce contexte déstructuré, il aurait fallu immédiatement passer à l’offensive en montant au créneau du débat public, en décryptant les rites juifs, à l’aide de spécialistes, de médecins, de sociologues, d’anthropologues. Aujourd’hui, il s’agit de renverser la tendance et d’éviter son ancrage ». En clair, le consensus laïc depuis l’établissement du Concordat napoléonien est aujourd’hui ébranlé par l’irruption d’un Islam visible et fortement religieux. Mais ne nous leurrons pas, même si l’on tente d’éviter de part et d’autre de pointer du doigt uniquement les Musulmans, ce sont bien les Juifs qui sont à nouveau dans le collimateur.

« La communauté juive subit de plein fouet les dommages collatéraux »

Et les écoles en sont le meilleur exemple comme l’explique Patrick Petit-Ohayon, directeur de l’action scolaire du FSJU : « Nous faisons aujourd’hui face à une situation compliquée quant aux établissements scolaires juifs hors contrat, à l’instar d’autres établissements scolaires également hors contrat en France, comme le système Montessori par exemple. Face à nos partenaires ministériels et académiques, nous devons sans cesse démontrer que ces écoles ne sont pas intégristes, nous devons justifier de leur bonne foi et nous faisons les frais d’un ‘hypercontrôle’ dans une atmosphère de chasse aux intégrismes actuellement en cours en France ». 

Baromètre pertinent pour mesurer l’état de santé de la communauté juive, « l’école juive est un élément moteur. Sans elle, la communauté est en danger » explique Patrick Petit-Ohayon qui poursuit : « Il est de plus en plus difficile de vivre son judaïsme au grand jour en France parce que, dans le système scolaire public notamment, le principe de laïcité sonne comme un dogme imposé à tous ». 

Le réseau français de l’école juive, qui accueille près de 31 385 élèves, semble être en phase de stabilisation.

© Yavne Marseille

Néanmoins, le réseau français de l’école juive, qui accueille près de 31 385 élèves, semble être en phase de stabilisation après avoir subi une vraie mutation suite à l’alyah massive de 2015, à l’arrivée de nombreux élèves issus du public et à la migration des familles vers des zones plus sécurisantes, telles que l’ouest parisien par exemple, au détriment des banlieues nord-est. Selon l’expert, « le réseau a intégré ces évolutions, notamment dans le contexte de la mise en place de l’état d’urgence qui amoindrit le sentiment d’insécurité, sans compter que l’alyah souffre des retours négatifs face aux difficultés d’intégration en Israël » affirme Patrick Petit-Ohayon.
« Les arrivées dans l’ouest parisien se sont ralenties du fait des prix élevés de l’immobilier. À Créteil par exemple, l’école juive a été fortement impactée par les départs en Israël sans bénéficier de la compensation d’élèves du public. L’affaissement des effectifs a donc fragilisé certaines structures. Notre rôle est aujourd’hui de rationaliser et de réaménager le réseau, de réunir des structures comme à Nice par exemple ou à Marseille au sein du groupe scolaire Yavné. Mais dans le Val d’Yerres par exemple, l’école Beth Rivkah connaît un excellent développement, Bordeaux devient un lieu de résidence attractif pour les couples juifs avec la liaison récente du TGV : l’école y a doublé ses effectifs ! » En clair, pour Patrick Petit-Ohayon, la communauté juive de France ne va pas disparaître, elle va devoir réorganiser ses structures, pour ceux qui restent notamment.

Et pour aller dans le sens de ces propos, rien de tel qu’un focus sur ces projets communautaires qui semblent, vus d’Israël, avoir le vent en poupe. En juillet 2015, The Times of Israel titrait « Le futur centre communautaire à Paris, symbole d’un judaïsme français durable », évoquant l’ouverture prochaine d’un tout nouveau bâtiment de 5000 m2 « dans le chic et très juif 17e arrondissement de Paris », pour un coût prévisionnel de 10 millions d’euros selon le site web, également financé par le Congrès juif européen, et conçu pour abriter « une grande synagogue, deux salles d’exposition, un gymnase, des bureaux et une grande terrasse pour la souccah ».

Joël Mergui © DR

« Personne n’a le droit de juger ceux qui partent, mais personne n’a non plus le droit de décider de l’avenir de la majorité qui reste. » – Joël mergui

Selon The Times, « les dirigeants juifs de France ont vanté les plans qu’ils ont présentés comme une preuve de la viabilité de la communauté et du soutien des autorités ». Interrogé par le site, Joël Mergui aurait déclaré : « Beaucoup se demandent si aujourd’hui, alors que de nombreux Juifs partent, est un bon moment pour construire. Personne n’a le droit de juger ceux qui partent mais personne n’a non plus le droit de décider de l’avenir de la majorité qui reste. Ce nouveau bâtiment montre que nous et personne d’autre possédons cet avenir ».
« Du délire ! »
selon Jo Zrihen qui confie au Mag’ : « Cela ne correspond à rien, je me suis élevé contre ce projet. Il est aberrant de créer de nouveaux centres communautaires qui coûtent une fortune au lieu de mutualiser les endroits existants alors que certaines communautés sont en train de disparaître ! Il serait même plus judicieux de renforcer le soutien aux olim de France afin de favoriser leur installation en Israël. »

Claude Lanzmann © DR

Lors du dîner de gala, organisé pour récolter des fonds, en présence du ministre français de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, de Claude Lanzmann ou encore de Maurice Lévy, PDG de Publicis, Patrick Klugman, conseiller municipal du 17e, aurait déclaré : « Telle est l’histoire juive : nous construisons même sous la peur, même sous la menace ». Un aveu strident pour certains en Israël, non pas que leurs oreilles soient sensibles, mais qu’elles ne peuvent plus tolérer ces postures obscures qui rappellent des temps révolus depuis la création de l’État d’Israël où l’on expérimente chaque jour une réalité alternative de la vie juive, de l’être juif, une réalité existentielle encore et toujours occultée, semble-t-il, par une partie des Juifs dans le monde et même en Israël.

Autre posture qui traduit le fidèle attachement du Juif à la France et à ses valeurs républicaine, démocratique, laïque et humaniste et qu’illustre à merveille Anne Sinclair déclarant à propos du nouveau Centre du judaïsme : « Je me représente un lieu de tolérance, dans le style de la République française, un lieu où Juifs et non-Juifs se rencontrent, un lieu d’ouverture et un point de rencontre pour la communauté juive diversifiée de toute la France ». Des propos qui manifestent ce besoin incompressible de l’être juif à se référer à un collectif, d’appartenir à un ensemble, fusse à n’importe quel prix tel celui de l’émancipation par exemple. Une spécificité profondément juive certes, mais dont on peut se demander si elle colle encore à la réalité de la communauté juive française d’aujourd’hui…