Docteur Michaël Aboulafia, pédopsychiatre et inventeur de la ‘psychothérapie intégrative juive’.

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leMag’ : En quoi la psychothérapie intégrative est-elle novatrice ?
Dr Michaël Aboulafia : La thérapie classique par la parole, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’a plus de raison d’être. Elle n’aide pas concrètement l’individu à s’en sortir. Même s’il est conscient de son mal, il ne dispose pas de « muscles psychologiques » pour le résoudre. Au sein de l’Institut Lev El Lev, nous souhaitons enseigner et diffuser des méthodes thérapeutiques expérientielles qui font le lien entre le corps et l’âme et qui touchent l’individu à l’endroit même de l’expérience de sa douleur. Cette approche fait beaucoup plus appel au corps et aux forces analogiques (« dimyon ») que ce n’est le cas chez Freud et Lacan.

Alors comme définir la psychothérapie intégrative juive ?
Dr M.A : C’est une façon différente de penser, c’est apprendre à vivre le corps, c’est savoir qu’il est l’endroit à partir duquel on peut tout réparer, un centre de guérison selon quatre niveaux de travail que sont le sentiment (« reguesh »), l’intellect (« sé’hel »), la volonté (« ratson ») et l’analogie (« dimyon »). Nous souhaitons réapprendre aux psychologues à travailler avec le corps et avec toutes les forces du « néfesh », le sentiment du corps en quelque sorte. Le thérapeute n’est plus seulement là pour écouter le patient mais pour donner un sens à la chute. À l’instar du Dr Victor Frankl, fondateur de la logothérapie et de la notion de « recherche d’un sens à la vie », la psychothérapie intégrative juive pose la question de la signification de ce qui a été vécu, qu’est-ce qu’on en fait, y a-t-il un sens au mal et s’il n’y en a pas, en quoi puis-je le traiter ?

« Réapprendre à travailler avec le corps et avec toutes les forces du « néfesh » »

© Anne-Caroll Azoulay

En quoi cette ‘technique’ est-elle spécifiquement juive ?
Dr M.A : La psychologie remonte à la création du monde. En revenant sur notre Terre, nous retournons à notre essence, nous refaisons vivre en nous la Torah, nous nous réveillons de l’exil (« galout »). Et c’est là que la convergence entre le langage de la psychologie moderne et le langage de nos Maîtres saute aux yeux. C’est pourquoi il ne doit pas y avoir de lutte entre le corps et l’esprit, entre le sacré (« kodesh ») et le séculaire (« ‘hol ») mais bien une véritable interférence afin que chacun bénéficie de l’apport de l’autre.  Le but du ‘jeu’ consiste donc à dresser une carte anatomique très claire du « néfesh » de l’homme, à travailler précisément sur les conflits en se basant sur les paroles de nos Sages pour avancer dans un monde de significations et comprendre que la crise porte en elle une renaissance. L’une des directions de travail est notre lien à D.ieu qui représente un moyen pour réparer la douleur. Le sens juif profond de la vie inclut D.ieu dans la psychologie de l’Homme. Manitou parlait de retour à l’hébraïsme, à savoir que tout ce qui relève du séculaire (« ‘hol »), de la justice à la médecine, en passant par la culture ou l’éducation, doit désormais se relier au judaïsme. L’être juif ne peut pas vivre sans Torah, comme il ne peut pas vivre sans corps et sans la Terre d’Israël. Il est donc essentiel de créer un langage psychologique qui soit à la fois très professionnel et très juif. Pendant 2000 ans d’exil, nous avons uniquement laissé agir l’hémisphère gauche de notre cerveau, siège de la pensée et de la volonté. Aujourd’hui, avec le retour en Israël, il faut revenir au côté droit, au côté imagé et descriptif, ce qu’on appelle le « koa’h hamédamé », le lien à soi en quelque sorte. Si tout passe par la pensée, par la loi par exemple, que tout est automatisé, on perd l’âme de la compréhension.

Rien n’a jamais été accompli en ce sens ?
Dr M.A : Sur le plan de la formation en psychologie juive, il n’existe pas actuellement de combinaison. Il y a d’un côté les écoles qui enseignent la ‘hassidout et la kabbale sans s’intéresser aux outils professionnels et de l’autre des instituts de formation aux méthodes thérapeutiques. Toute l’essence de ces approches se trouve dans la Torah.

Quelles pistes la psychothérapie intégrative juive peut-elle offrir à la société israélienne d’aujourd’hui ?
Dr M.A : Je suis inquiet de savoir qu’en Israël les peurs vont en grandissant, que les problèmes conjugaux et les divorces augmentent, que les post-trauma ne sont souvent traités que par la parole, que 10% des enfants prennent de la Ritaline alors qu’ils ne sont même pas encore construits intérieurement. On recense aujourd’hui en Israël près de 170 000 adolescents en difficulté, souffrant de peurs, d’addiction, de dépression et d’isolement. Et pourtant, seuls 12 000 d’entre eux sont suivis sur le plan thérapeutique. Il y a près de 500 cas de suicides chaque année, en majorité chez les adolescents, tous secteurs de la population confondus. Au sein de l’armée, on en dénombre de 20 à 30 par an. C’est bien plus que le nombre de morts sur la route. C’est très grave, il existe un mal-être auquel il faut s’attaquer à la racine.

Vous pensez qu’il n’existe pas de volonté pour changer la donne ?
Dr M.A : N’oublions pas qu’en Israël nous vivons une réalité formidable, c’est une société vivante, emplie à la fois de bonté, de force et de conflits. Néanmoins, il est scandaleux qu’il n’existe pas concrètement de solution à l’échelle nationale, que le traitement ne soit pas pris en charge, qu’il n’y a pas de réelle prévention, que la priorité soit donnée aux médicaments. L’industrie pharmaceutique réalise à ce jour ses plus gros chiffres d’affaires dans les pays occidentaux. Dans l’approche intégrative, le traitement médicamenteux est considéré comme un « starter », prescrit en petite quantité pour une courte durée, il a pour unique fonction de permettre à la thérapie d’atteindre son but.

“À une époque où nous sommes justement envahis par les écrans, nous devons apprendre à nous retrouver, à nous relier à notre intimité et à notre profondeur “

Comment interprétez-vous les raisons du mal-être au sein de la société israélienne, vous qui avez notamment vécu à Tel-Aviv, à Ir David (Jérusalem)
et aujourd’hui à Eli (localité juive en Judée Samarie) ?
Dr M.A : Simplement parce que le « néfesh » n’a pas été créé. Par le biais d’une expérience empirique, il faut faire savoir à l’individu qu’il a le droit de se sentir mal et de ne pas être parfait. Que ce soit à Eli ou à Tel-Aviv, le manque est général. Le monde pratiquant, par exemple, a particulièrement été ébranlé dans la mesure où il repose uniquement sur des interdictions et des mitsvot. Le coté naturel de la vie n’a pas été véritablement transmis. La psychothérapie intégrative juive offre des méthodes et des solutions très profondes pour se relier à son « néfesh » et revenir à son état naturel en ôtant les voiles qui le masquent. À une époque où nous sommes justement envahis par les écrans, nous devons apprendre à nous retrouver, à nous relier à notre intimité et à notre profondeur.

Y a-t-il un moyen d’agir préventivement pour que la jeune génération puisse aller mieux ?
Dr M.A : Le monde de l’éducation doit également être accompagné par ces méthodes préventives comme c’est déjà le cas en Finlande, au Canada ou en Australie. J’ai déposé sur le bureau de Naftali Benett (ndlr : ministre de l’Éducation en Israël) un dossier intitulé « Beit Séfer Lanéfesh » afin d’impliquer l’école en faveur de l’éducation des enfants pour qu’ils soient mieux centrés et qu’ils deviennent des adultes solides. J’ai également soumis au ministre l’idée de supprimer l’enseignement spécialisé en créant des petites classes de 18 élèves maximum mêlant tous types d’enfants. C’est une hérésie de vouloir distinguer des enfants « normaux » des enfants « anormaux ». Le Ma’hon Lev El Lev entend également se déplacer au sein des établissements scolaires pour former les enseignants à l’approche de la psychothérapie intégrative et révéler son « néfesh » à l’enfant.

On vous sent très impliqué. Comment vous êtes-vous autant intéressé au « côté obscur » de la force ?
Dr M.A : C’est mon travail, j’y suis confronté chaque jour. La douleur est inscrite dans ma relation à l’autre. Quand je rencontre une personne qui souffre, je sais qu’elle a besoin d’aide et non pas que l’on philosophe sur son mal. Je ne peux pas rester isolé dans mon ghetto, je dois enseigner et faire passer ce message parce que je sais qu’il a fait ses preuves.


Petit guide du bonheur

« Haganan Véhaperi », en français « Le jardinier et le fruit », est un « petit guide du bonheur » selon le Dr Michaël Aboulafia. Il contient 70 principes relatifs à l’intériorité de la Torah (« pnimiout  haTorah »). Chaque principe est ainsi mis en analogie avec le rôle du jardinier offrant au lecteur des pistes de travail sur soi. Dans la nature, par exemple, la graine issue du végétal doit pouvoir se décomposer pour permettre à l’arbre ou à la plante de pousser. Un principe de vie pour expliquer qu’on a le droit de ressentir du mal-être, de vivre une perte de confiance en vue du bien-être.
Un ouvrage qui vient d’être traduit en anglais, et très prochainement en français.


 

© DR

La psychothérapie intégrative juive au Ma’hon Lev El Lev

Depuis la rentrée 2016, le Ma’hon Lev El Lev, dirigé par le Dr Michaël Aboulafia à la tête d’une équipe de trente thérapeutes, dispense une formation en psychothérapie intégrative juive à six endroits distincts, Jérusalem, Tel-Aviv, Ashkelon, Beit Shean, Carnei Shomron et Shaar Binyamin.

Une formation diplômante orchestrée autour de 26 rencontres, 7 heures par semaine, sur une durée de 3 ans, accessible aux diplômés du second degré (« toar shéni ») ou équivalent en psychologie, assistant social, conseil éducatif et métiers thérapeutiques. Avec pour fil conducteur le judaïsme et ses enseignements, le programme porte sur l’acquisition de 14 méthodes expérientielles, telles que le EMDR, le psychodrame ou encore la naturopathie, incluant des cours théoriques, des conférences, des séances individuelles ou par groupe.

À l’issue de la formation, les élèves sortants pourront exercer au sein des cliniques du Ma’hon Lev El Lev afin d’offrir une réponse thérapeutique adéquate aux populations locales.

Tout au long de l’année, l’Institut propose également un programme de journées d’études ouvert au grand public. À la rentrée 2017, la même formation sera ouverte en langue française au public francophone à Netanya.

www.aboulafia.org.il