En Israël, plus que dans tout autre pays, les découvertes archéologiques sont utilisées par les factions belligérantes – l’État hébreu d’une part, l’Autorité palestinienne de l’autre – pour créer sur le terrain « des faits » qui viendront confirmer leur propre lecture géopolitique.
LeMag’ a voulu comprendre le point de vue des uns et des autres.

Cette opposition est particulièrement évidente sur les sites archéologiques de Jérusalem-Est et de Cisjordanie. Elle met aux prises deux organisations : l’ONG de gauche Emek Shaveh et son homologue de droite, la « City of David Foundation », encore connue sous l’acronyme de « Elad ». Pour la première organisation, financée par des pays européens, l’État d’Israël est considéré comme une « puissance occupante », alors que pour la seconde le terme d’« occupation » est proprement insultant, eu égard aux milliers d’années d’histoire juive dans cette région du monde, et notamment à Jérusalem.

Cet affrontement est monté en puissance, quand, en mai 2017, l’UNESCO a approuvé une résolution niant toute relation entre le Peuple juif et le Mont du Temple, à Jérusalem, site le plus sacré du judaïsme, provoquant parmi les responsables politiques des accusations d’antisémitisme envers l’organisation internationale.

L’ONG Emek Shaveh, fondée en 2009 par l’archéologue israélien
Yonathan Mizra’hi, est fermement opposée à « l’occupation ». Elle affirme que la Fondation « City of David » compromet l’intégrité des sites sur lesquels elle entreprend des fouilles. Par le biais de pétitions, elle a même saisi la Haute Cour de Justice israélienne pour empêcher Elad de poursuivre des fouilles archéologiques sous le parking Guivati de Silwan (dans la banlieue est de Jérusalem) et sous les tunnels qui longent le Kotel, le mur occidental du Temple.

Pour Mizra’hi, ces recherches, pourtant conduites conjointement avec l’Autorité des Antiquités d’Israël, ne se concentrent que sur le récit biblique juif et marginalisent les autres cultures (grecque, byzantine, musulmane) ou civilisations. Il explique : « L’archéologie est une science. C’est un moyen d’apprendre l’histoire de cette terre. En ce qui concerne la Cisjordanie ou Jérusalem-Est, notre critique porte clairement sur la gestion de ces sites, sur la façon dont l’archéologie est présentée au public. Par exemple, la manière dont les couches de terre ont été ou n’ont pas été préservées fait problème. Il affirme également que le nom de « Cité de David » est « intrinsèquement problématique. Dès le début, le récit commence avec le roi David alors que ce site ne concerne pas seulement lui. Par comparaison avec d’autres lieux qui sont nommés en fonction de leur emplacement géographique, la “Cité de David“ porte le nom d’une personnalité nationale. L’endroit devrait plutôt s’appeler “Jérusalem antique“ ou “Le lieu où Jérusalem a commencé“ pour que les visiteurs puissent découvrir pourquoi des gens ont décidé d’y vivre, et ce qui s’y est passé par la suite : comment cette petite bourgade cananéenne est devenue une grande ville de Judée, puis ce qui lui est advenu pendant les périodes grecque, romaine, byzantine et musulmane. L’archéologie n’appartient pas à une nation ! Ce qu’il faudrait, c’est montrer aux gens que l’histoire est très diverse, et que différentes cultures ont vécu ici. En nommant ce lieu “Cité de David“, on privilégie le récit du Peuple juif. Pour preuve, il ajoute que les « explications qui accompagnent les visiteurs sur le site ne sont pas équilibrées : 10 % concernent les autres cultures et 90 % le roi David ».

Concernant les sites archéologiques de Shiloh et de Soussiya situés en Cisjordanie, de l’autre côté de la « ligne verte » [la ligne de démarcation déterminée par les accords d’armistice de 1949 entre Israël et les pays arabes voisins après la Guerre d’Indépendance de 1948], Mizrahi regrette « qu’ils soient gérés uniquement par des Israéliens plutôt que par un groupe neutre d’experts. Ils sont utilisés pour justifier leurs droits à résider dans cette zone. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’histoire juive sur ces sites, mais que vous ne pouvez pas vous concentrer juste sur cette période et oublier toute l’histoire. » Et il conclut : « Quand vous contrôlez le passé, vous contrôlez l’avenir. Quand vous contrôlez les sites archéologiques, vous contrôlez la façon dont les gens les voient lorsqu’ils viennent les visiter. Pourquoi laisser croire que ces lieux nous appartiennent exclusivement ? ».

Naturellement, le point de vue de Zéev Orenstein, directeur des affaires internationales de la « City of David Foundation » est radicalement différent. Il affirme que « l’ONG Emek Shaveh fait le jeu de l’UNESCO et des gouvernements européens qui sont déterminés à supprimer toute souveraineté israélienne sur Jérusalem malgré les preuves irréfutables qu’il s’agit du cœur de la patrie juive. Les liens qui relient le Peuple juif à Jérusalem ne sont pas politiques mais historiques. Ceux que cette réalité dérange essaient d’utiliser l’archéologie à des fins politiques ». Zéev Orenstein va plus loin et regrette qu’Emek Shaveh ne se soit pas impliqué dans le projet de tamisage des fondations du mont du Temple : « Depuis 1999, les autorités (jordaniennes) du Waqf [responsables de la gestion du site] creusent dans les fondations du mont du Temple pour construire une mosquée souterraine. Tous les débris qu’ils jettent à l’entour sont soigneusement tamisés par des centaines de bénévoles qui découvrent régulièrement les preuves archéologiques d’une activité cultuelle juive sur ce lieu il y a de deux à trois mille ans. Pourquoi se tiennent-ils à l’écart de ce projet ? Eux qui se soucient tant de la préservation des différentes couches historiques, pourquoi ne dénoncent-ils pas la destruction d’antiquités sur ce site et la déjudaïsation de ce lieu par les bulldozers du Waqf ? Ils se tiennent à l’écart de ce projet parce que c’est politiquement gênant pour les Palestiniens et pour les Européens qui les financent ».

Orenstein conteste aussi la lecture à sens unique des découvertes archéologiques : « Par exemple, dans la Cité de David, nous avons trouvé des graines d’aubergine remontant à la période musulmane, il y a 1100 ans. Si nous faisions de la politique, nous aurions dit : “C’est musulman, ça ne nous intéresse pas !“ Or nous l’avons fait savoir ! C’est pourquoi nous et l’Autorité israélienne des Antiquités affirmons que les Juifs ont un lien profond avec Jérusalem, que les Chrétiens ont un lien profond avec Jérusalem, et que les Musulmans ont un lien profond avec Jérusalem. Nous reconnaissons que Jérusalem a plusieurs couches dans son histoire. Et c’est la préservation de cette histoire que nous essayons de faire partager aux visiteurs du monde entier, quelles que soient leur origine ou leur religion ». Orenstein conteste que 90 % des notices explicatives dans la Cité de David proviennent de l’histoire juive : « La moitié de ce que vous y trouverez concerne la période cananéenne, qui n’est pas juive. Et si vous vous demandez pourquoi on ne trouve pas de vestiges de la période islamique, c’est que lorsque Suliman le Magnifique a construit les murailles de la Vieille Ville, il l’a fait en dehors de l’espace occupé par la Cité de David ». Orenstein fait remarquer en passant que la dénomination de « Cité de David » ne date pas d’hier : « Ce lieu s’appelle ainsi depuis 150 ans, tous les archéologues qui se sont succédé sur le site l’ont nommé ainsi. Ce n’est pas notre marque de fabrique. »

Lorsqu’on lui demande si un corps d’experts archéologiques « neutres » pourrait intervenir dans des zones contestées, il répond que « les fouilles organisées dans la Cité de David respectent les plus hautes normes académiques et scientifiques, pour la précision et la transparence. Elles sont menées par des archéologues et universitaires venus de tous les pays, d’Israël comme du monde entier. J’ai d’ailleurs personnellement accueilli des ambassadeurs de pays musulmans. Et je n’ai aucun problème à reconnaître les liens profonds qui unissent l’Islam à Jérusalem. J’attends le jour où la majorité des Musulmans pourront dire la même chose des liens de l’histoire juive avec Jérusalem ». Enfin concernant l’idée de confier la gestion des fouilles à l’UNESCO, Zéev Orenstein déclare que « ce serait un désastre. Cette organisation qui se dit neutre s’empresserait d’effacer tous les liens juifs et chrétiens. La pire chose qui pourrait arriver serait d’amener un organisme international pour gérer ici les antiquités ».

David Jortner