Qu’ils vivent en province, à Paris ou en banlieue, les prévisions d’avenir pour les Juifs en France semblent incertaines. Même s’il fait bon vivre dans de nombreux endroits et que le quotidien de la majorité ne se trouve pas être ébranlé, les violents événements passés, les impératifs sécuritaires, la délégitimisation permanente d’Israël gagnent du terrain dans toutes les communautés. leMag’ a constaté cette morosité ambiante dans le contexte flou de la campagne pour les présidentielles à l’issue imprévisible.

Février 2017. De violent incidents frappent à nouveau la banlieue nord-est de Paris suite à ce que l’on nomme désormais « l’affaire Théo ». Un cycle infernal qui semble invariablement se répéter depuis des décennies dans ces zones dites sensibles, ces fameux
« Territoires perdus de la République » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Georges Bensoussan sorti en 2002.

« J’ai toujours la crainte d’être au mauvais endroit, au mauvais moment »

Des événements qui ne sont pas sans rappeler ceux de 2007 à Villiers-le-Bel, une commune située à 18 kilomètres à peine au nord de Paris, là où Jessie a grandi. « Les deux policiers se sont réfugiés juste en face de chez nous dans la caserne de pompiers. Des centaines de jeunes menaçants se sont rassemblés là, munis de barres de fer et de parpaings. Les émeutes ont duré plus d’une semaine avec instauration du couvre-feu. Depuis, j’ai l’impression que la racaille est en sommeil, qu’elle attend de réagir. J’ai toujours la crainte d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. Le gouvernement ne maîtrise pas ces jeunes qui ne se sentent pas français et qui vivent principalement du trafic d’armes et de drogues. »

Difficile aujourd’hui de se rendre compte du quotidien des Juifs en France, qu’ils se trouvent à Paris, en banlieue ou en province, en occultant l’aspect sécuritaire. Aussi ceux qui entendent pratiquer une vie juive au grand jour ont naturellement migré vers des zones plus sûres. Ce fut, bien entendu, le choix de Jessie et de son mari, jeunes parents de deux enfants, qui quittent Villiers-le-Bel pour Saint-Brice, située dans le même département, à quelques kilomètres à peine de Sarcelles. « À Villiers, nous avons assisté à la montée de la radicalisation, les uns portant la barbe, les autres la burka. Là-bas, porter une kippa est un appel à l’agression ! À Saint-Brice, c’est l’inverse. Je peux tranquillement emmener mes enfants au parc. Nous avons la liberté de pratiquer notre vie juive, le chabbat les hommes sortent sans cacher leurs kippas pour se rendre dans les nombreuses synagogues de la commune. Nous vivons en bonne entente avec nos voisins d’origine française ou étrangère qui ne sont pas radicalisés et qui ne portent pas le voile juste ‘’pour mettre le voile’’ ».

« Ceux qui entendent pratiquer une vie juive au grand jour ont naturellement migré vers des zones plus sûres. « 

Une vie qui s’organise désormais autour d’un périmètre bien défini à quelques exceptions près. « Dès que l’on sort en voiture, on a peur de passer par Villiers ou par Garges. Je vais rarement à Sarcelles, une fois par mois au minimum pour faire un plein dans les supermarchés casher du quartier des Flanades. Le marché, où l’on se rendait régulièrement, a changé, les commerçants juifs ont laissé place aux arabes et aux pakistanais. On ne s’y sent plus à l’aise ».

© DR – Synagogue de Strasbourg

Une vie de ghetto ?
Une vie juive confinée qui s’illustre parfaitement à Strasbourg, un modèle inédit de ville moyenne qui regroupe une importante communauté juive avec toutes les infrastructures nécessaires. « Il y a eu des arrestations anti-terroristes à 10 minutes à peine du quartier juif. Même à Strasbourg, il se passe des choses, nous ne sommes pas mieux lotis qu’à Paris » confie Esther, jeune mère de quatre enfants. Comme beaucoup d’adultes nés dans la capitale alsacienne, elle est partie vivre à Paris avec son mari originaire de Créteil. « En bonne provinciale, je voulais habiter à côté de mon travail. Nous nous sommes installés dans le 19e, je travaillais à l’école Beth Hanna. J’avais tout à portée de main pour me faciliter la vie : un poste sous contrat que j’adorais, l’école et la crèche juives, des commerces casher… C’est peut-être pour cela que j’y suis restée longtemps. Mais malgré tout la vie parisienne ne m’a pas convenue ! ».

Retour à Strasbourg pour Esther et les siens, comme pour d’autres couples.
« De plus en plus de gens reviennent, des Strasbourgeois qui habitaient avec nous dans le 19e mais également des Parisiens pure souche. » Un grand revirement qu’opère également Fleur en 2004 quittant Israël où elle est montée après le bac pour y effectuer ses études et y travailler en tant qu’infirmière. « À l’époque nous pensions qu’il était plus simple que je rejoigne mon mari qui travaillait à Strasbourg en tant qu’expert-comptable » explique Fleur. « Ici, la mentalité n’est pas la même que dans les autres communautés de France. Il n’y a pas de clivages entre les cultures juives. » « Un petit cocon à part » pour Léa, institutrice à l’école juive, qui n’a jamais quitté la ville depuis sa naissance, qui y vit en famille avec ses trois enfants et qui se définit comme « un membre assez actif » de la communauté qui, selon elle, « englobe plein de milieux différents ». « Des familles non pratiquantes, et même des couples mixtes, scolarisent leurs enfants à l’école juive. À Strasbourg, la vie est confortable, l’immobilier accessible… Nous avons plus que le minimum pour y vivre en tant que Juifs. »

Léa explique qu’aujourd’hui la majorité des Juifs strasbourgeois a quitté la périphérie pour se regrouper dans le « quartier juif » ou quartier des Contades, au cœur de la ville, à proximité des commerces et des restaurants cashers, proche du grand centre communautaire qui rassemble plusieurs synagogues dont celle de la Paix, les bureaux administratifs du Consistoire, le gan, l’école primaire et même le mikvé.
« C’est une ville à taille humaine. Le chabbat on se retrouve au parc, autour duquel s’est installée la plupart des familles, on peut porter ou s’inviter facilement. Tout se trouve à proximité, la vie juive y est de plus en plus florissante. D’ailleurs de nombreux couples font leur ‘alyah’ à Strasbourg. Je me suis toujours sentie bien ici, je n’ai pas de volonté d’aller voir ailleurs. Nous venons d’acheter un appartement et je n’ai jamais envisagé de partir même si je vois des choses négatives. Tous nos repères sont ici. »

« Nous ne sommes pas plus en sécurité à Strasbourg par rapport au reste du monde »

Des propos nuancés par Esther qui confie :
« Même si la ville nous offre un bon idéal de vie, il ne faut pas s’imaginer que c’est un paradis. Strasbourg est une ville soporifique, on peut facilement s’y endormir. Les cadres communautaires nous mettent d’ailleurs en garde. Le directeur de l’école se bat avec les parents pour qu’ils respectent les consignes de sécurité, notamment qu’ils se dispersent rapidement à la sortie des classes ». Et Fleur d’ajouter : « À l’école, les enfants ont été formés par l’ESPCJ à un exercice de confinement. Ce sont des problématiques que l’on ne connaissait pas avant. Ça nous revient en pleine face ! Et même si j’ai connu ce type de situation en Israël, j’ai l’impression que c’est mieux géré là-bas. » « En ces temps troublés, je ne vois pas les choses comme il y a 20 ans. Nous ne sommes pas plus en sécurité à Strasbourg par rapport au reste du monde » avoue Esther.

Un sentiment partagé par Jessie à Saint-Brice, qui entrevoit mal l’avenir de ses enfants s’ils ne peuvent pas être amenés à circuler librement lorsqu’ils seront adolescents. C’est David qui assène le coup, lui qui habite depuis 30 ans à Boulogne-Billancourt, banlieue chic de l’ouest parisien : « Je m’amuse souvent à dire que nous vivons dans un ‘ghetto’, à l’abri des agressions et du regard extérieur. Il nous arrive de ne pas sortir de la ville pendant plusieurs semaines d’affilée ! D’ici, il est certain que nous avons une vision faussée de la réalité parisienne… Nous avons beaucoup de chance. La vie juive à Boulogne est plus que confortable. À tel point qu’elle est prise d’assaut par de nouveaux fidèles. La synagogue compte quatre offices tous les samedis matins. Chacun a la possibilité de choisir le lieu de prière qui lui convient, en semaine comme le chabbat. De nombreux commerces et restaurants cashers ont ouvert… La construction d’un nouveau centre communautaire avec crèche et oulpan est même en projet ».

Repliés malgré eux
Des îlots « sereins » où la vie juive semble invariablement suivre son cours. À Paris même, où le rav Gérard Zyzeck évoque « un judaïsme florissant », lui qui y a fondé la Yéchiva des étudiants en 1986, un lieu où a toujours régné une vraie mixité humaine afin de mettre en relation la jeunesse juive avec la pensée talmudique. De nombreux projets voient ainsi le jour ou sont en cours de développement, comme à Fontenay-sous-Bois par exemple, limitrophe de Vincennes, qui rassemble une communauté juive active de près de quatre mille âmes, où « un espace communautaire flambant neuf », rapporte l’hebdomadaire Haguesher, vient d’ouvrir ses portes sur 500 m2, pour un coût de deux millions d’euros.

« Les Juifs ont une présence significative dans 30 départements de l’Hexagone »

Dans son enquête sur les Juifs de France, réalisée en 2007 pour le Fonds Social Juif Unifié, le sociologue Erik Cohen constate déjà cette tendance au regroupement géographique.
« Les Juifs ont une présence significative dans 30 départements de l’Hexagone. En outre, seulement neuf d’entre eux sur les 30 compris dans l’enquête regroupent 72 % de la population juive de France. Les 28 % restants de la population juive sont répartis dans les 21 autres départements étudiés. »

Marseille

La vie juive s’étiole ainsi doucement mais surement en banlieue sensible comme en province éloignée des grands centres urbains. En juin 2015, l’Est républicain fait écho de l’action de la ‘Hazac, association consistoriale créée par Joël Mergui, qui s’est donnée pour mission de « redynamiser les communautés isolées et leur jeunesse ». À Verdun – qui rassemble aujourd’hui une micro-communauté pourtant historique – « il est difficile de faire chabbat à la synagogue » rapporte le quotidien. Pour son président Jean-Claude Lévy, la venue des équipes de la ‘Hazac est l’occasion de faire l’événement à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté, lui qui affirme : « Notre communauté est vieillissante. Une douzaine de familles résident dans le Verdunois. On ne se réunit à la synagogue qu’aux grandes occasions ». Ces jeunes gens de la ‘Hazac organiseront les offices du vendredi soir et du samedi matin, ainsi que le repas communautaire casher qui suivra (…). Pour cette occasion, Jean-Claude Lévy en profite pour inviter tout le monde, Juifs ou non Juifs. Et même dans la grande métropole phocéenne, la vie juive connaît des limites. Sur place depuis 13 ans avec son mari et ses trois enfants, dans le 9e arrondissement de Marseille, Tal a grandi à Paris. « Ma fille est inscrite à l’école Éléazar tout prêt de la maison. Mais il n’y a pas d’autres structures dans les environs. Le petit de 2 ans va ponctuellement dans une halte-garderie non juive. Ici, il n’y a pas autant de commerces qu’à Paris. Grâce à D.ieu, beaucoup de choses s’organisent sur le plan de l’étude, la vie communautaire est riche, mais largement moins pour les enfants. Mon fils aîné est pris en charge au sein d’une IME (ndlr. institut médico-éducatif), ce qui nous contraint à faire des entorses à la casherout, pour les repas notamment. Nous ne sommes pas chez nous ! ». Dans ce quartier résidentiel de Sainte-Anne, Tal explique qu’il faut également rester prudent contrairement au 10e arrondissement tout proche où la forte communauté orthodoxe circule plus librement. « Les ‘harédim se sont imposés là depuis longtemps alors qu’ici on peut surprendre des regards antisémites, on est moins à l’aise… Pour Souccot par exemple, la copropriété a très mal vu la présence d’une cabane sur le balcon pendant une semaine. »

Shmouel Trigano © DR – Claude_Truong –

Deux Juifs, trois avis
Les Juifs de France sont bien loin de représenter un bloc uniforme.
« Il est possible de voir en la communauté juive française une sorte de collectivité archétypique du judaïsme dans son ensemble, » affirme le sociologue Shmouel Trigano qui poursuit : « De lourdes contradictions balaient cette communauté – contradictions que les dernières vagues de violence antisémites n’ont fait qu’exacerber ». Contradictions dont chacun s’accommode au jour le jour face à une situation brouillée de toutes parts.

« Nous ne sommes pas prêts financièrement à vivre en Israël »

LeMag’ a rencontré Ronith, née au Canada et montée en Israël en 2007. Aujourd’hui, elle vit avec son mari et ses deux enfants à Saint-Maurice, banlieue à priori tranquille à l’est de Paris. « Nous sommes en phase de transition, en réflexion pour ainsi dire. Je vis dans l’angoisse actuellement. Mon travail m’amène chaque jour à Saint-Denis où rien n’est rassurant, des migrants ont même commencé à errer dans le bois de Vincennes juste en face de chez nous. Et nous ne sommes pas prêts financièrement à vivre en Israël. Nous voulons maintenir notre rythme de vie. Nous pensons nous installer dans le sud-ouest de la France, à Biarritz précisément où il n’y a pas d’insécurité, où les gens sont zen et l’environnement calme. Nous y avons déjà rencontré le responsable du Beth ‘Habad sur place ».

Rapatrié d’Algérie avec ses parents et ses six frères et sœurs, Pierre confie que son identité juive est de l’ordre de l’intime. De Caluire, sur les hauteurs de Lyon, où il vit aujourd’hui, il se sent européen complètement en osmose avec cette culture. Et pourtant, il reconnaît que « le fond d’antisémitisme était relativement maîtrisé jusqu’à Mitterrand. Un relâchement s’est opéré sous Sarkozy, devenant plus fort avec Hollande qui a laissé monter d’autres comportements, notamment pour préserver un type d’électorat. À tel point que les insultes racistes – qui ont aujourd’hui libre cours sur le Web, sans aucun couvert d’anonymat – ne sont pas en mesure d’être toutes verbalisées. Je regarde l’avenir de façon très mitigée. Nous faisons face à un changement de société. Je ne suis pas persuadé que la gauche ou la droite vont emporter les présidentielles. D’un côté, je suis relativement inquiet sur l’évolution potentielle qui peut s’avérer dramatique. Mais, au regard d’une certaine catégorie de jeunes qui entend changer la donne, je reste également optimiste. »

« On ne sait plus pour qui voter, on est déçu, on se sent en sursis. Mais toute notre vie est ici ! « 

De Saint-Brice, où elle et son mari ont acheté un appartement en 2012 – comme beaucoup d’autres familles juives – Jessie s’avoue également perplexe : « On ne se reconnaît plus, on ne sait plus pour qui voter, on est déçu, on se sent en sursis. On a toujours dans la tête qu’on pourrait partir du jour au lendemain. Mais toute notre vie est ici ! » Même Rachel, si attachée à Strasbourg, confie : « On espère qu’on ne partira pas dans la précipitation », elle dont les quatre frères et sœurs vivent aujourd’hui en Israël. Pensant à l’avenir de ses enfants, Fleur sait que les choses ont changé dans la capitale alsacienne. « À la fac, il y a de plus en plus de racaille… Mais, nous ne voulons pas partir en laissant tout derrière nous », rajoute-t-elle.

« Le sujet de l’alyah est omniprésent dans les échanges, il fait d’ailleurs partie des sujets préférés abordés le chabbat à la synagogue », souligne David. « Il existe des mouvements indépendants au sein de la communauté qui organisent des départs groupés. Les messages des responsables communautaires intègrent désormais, complètement et de façon assumée, la possibilité de l’alyah ». Remonté à bloc, le rav Zyzeck, dont sept de ses enfants vivent en Israël, assène : « Ce discours revêt de la propagande et de la pure hystérie ». Selon lui, « le vrai antisémitisme se trouve en Israël, entre la guerre des couteaux et entre les Juifs eux-mêmes, qui cultivent une forme exacerbée d’antisémitisme. On est en exil encore plus en Israël. Il est vrai que nous nous trouvons face à une incertitude globale, mais vivre c’est une incertitude. Notre monde est en changement constant. Nous traversons un moment d’ennui dans lequel nous nous cherchons. »

Soit ! Mais peut-on encore aujourd’hui vivre au jour le jour en France quand on est juif ? Dans ce méandre obscur, il est peut-être temps de répondre à des problématiques essentielles inhérentes à chaque Juif de Diaspora comme le souligne Shmouel Trigano qui n’hésite alors pas à poser les questions qui fâchent, parfois : « Que représente l’État hébreu pour un Juif français ? Comment vivre le judaïsme tout en adhérant, et donc en s’insérant, au cadre et à l’idéal républicain ? Pourquoi rester juif ? Comment concilier laïcité ambiante et croyances religieuses ? Sera-t-il possible de pacifier les relations avec la communauté arabo-musulmane, nourrie souvent de ressentiment envers les Juifs et Israël ? »…