François Zimeray: « Je suis un idéaliste pathologique »

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Avocat, militant des droits de l’Homme, personnalité politique et diplomate, François Zimeray a parfois payé cher son entêtement à dé- fendre Israël. Nommé ambassadeur de France auprès du Royaume du Danemark, il est victime en 2015 d’un attentat dont il ressort miraculeusement indemne. LeMag’ s’est entretenu avec cet homme brillant, courageux et indépendant.

LeMag’ : Votre livre, ‘J’ai vu partout le même visage’, un ambassadeur face à la barbarie du monde, est-il un cri d’espoir ou l’aveu de l’impuissance de l’homme à combattre le mal ?

François Zimeray : C’est un livre que j’ai écrit après avoir parcouru le monde en tant qu’Ambassadeur en charge des droits de l’Homme, mais aussi comme militant des droits de l’Homme et avocat à la Cour Pé- nale Internationale. C’est une période où je me suis rendu sur les zones de con it, de sou rance, de violence et de violations des droits de l’Homme. J’ai fait plus de 100 missions dans le monde en tant qu’ambas- sadeur et en tant que militant, je suis allé au Cambodge, au Darfour… De camps de réfugiés en prisons, de bidonvilles en fosses communes…

Quand je repense à toutes ces missions, à toutes ces victimes et tous ces visages… au fond je ne vois qu’un seul visage : celui de la sou rance. Ce ne sont pas les droits de l’Homme qui sont universels, c’est l’homme, sa sou rance, sa protestation qui sont universels.
Je vais vous donner un exemple. Lorsque j’étais député européen, au moment de la seconde intifada, les bombes sautaient en Israël mais la compassion n’allait pas vers ce pays. Ce furent des temps très difficiles pour l’image de l’État juif et pour ceux qui pensaient qu’une paix était toujours possible.

Je me souviens qu’une délégation des victimes du terrorisme était venue au Parlement Européen. Je me souviens particulièrement de l’une de ces personnes, un père dont la femme et les enfants avaient été massacrés dans un Kibboutz. L’attentat s’était déroulé quelques semaines avant sa venue à Strasbourg et pendant que les autres parlaient, lui était encore sous le choc, il était ailleurs. Il caressait seulement du doigt les photos de sa femme et de ses enfants. Ce geste-là, je l’ai vu en Colombie, en Tchétchénie, au Congo, au Rwanda, au Liban… chez des mères de disparus. C’est en pensant à cela que le titre du livre m’est venu. Parce que la souffrance humaine et l’aspiration à la dignité sont universelles, ce sont les mêmes partout. Il n’y a pas de différentes façons de souffrir de la torture ou de l’extrémisme selon la culture, la religion ou la latitude du pays où l’on vit. C’est le premier message que je veux transmettre à travers ce livre. Le second consiste à donner une voix aux victimes des conflits oubliés. J’ai été témoin de violations et de détresses situées dans l’angle mort des médias, car il faut le savoir, il y a des sujets qui sont à la mode, ceux dont on parle, qui font l’actualité et d’autres non. Une manière de dénoncer aussi, le fait que la soi-disant ‘société d’information’ passe sous silence une partie des malheurs de notre temps.

J’ai parcouru le monde de camps de réfugiés en prisons, de bidonvilles en fosses communes…

 LM: Vous souvenez-vous d’un moment fort au cours de votre carrière où vous avez eu l’impression de pouvoir changer le cours de la souffrance ?

F.Z : Oui, heureusement que ces moments-là existent ! Quand nous avons par exemple, avec la France et le Royaume-Uni, négocié et obtenu que soient ouverts des camps de réfugiés au Sri Lanka où étaient détenues 250 000 personnes. Mais aussi la libération de détenus politiques, de journalistes ou encore celle d’enfants que j’ai découverts dans une oubliette située sous le palais de justice de Kinshasa en République Démocratique du Congo qui n’avaient pas mangé depuis 7 jours…

LM: Quand, au 75ème anniversaire de la commémoration de la rafle du Vél d’Hiv à Paris, le Président Macron dit : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est LA forme réinventée de l’antisémitisme », est-ce que cela montre une certaine prise de conscience ?

F.Z : J’ai particulièrement apprécié cette déclaration. J’ai été à la tête de la délégation française à la conférence de Durban 2. Nous nous sommes levés lorsque Ahmadinejad a commencé son déni de l’Holocauste et nous avons été suivis par des dizaines de délégations. Donc, cela fait longtemps que je sais que l’antisionisme est le paravent de l’antisémitisme. Il est nécessaire de le dire mais la question est de savoir pourquoi il faut tant d’années et de victimes pour que cette évidence soit admise.

LM: D’un autre côté, le fait que la motivation antisémite n’ait pas été immédiatement retenue dans le procès contre le meurtrier de Sarah Halimi n’est-il pas une forme de déni de la montée de l’antisémitisme en France au cours de ces dernières années ?

F.Z : Nous sommes tous très sensibles à cette affaire et l’ironie tragique fait que la victime porte un nom qui évoque un autre drame antisémite, celui d’Ilan Halimi. Je crois qu’il faut à ce stade regarder les faits. Pour le moment, nous sommes encore au stade de l’enquête et non pas au moment du procès. Le parquet a finalement requis la qualification d’antisémitisme mais quoi qu’il en soit une telle affaire en pénal prend très longtemps à être traitée. (Interné depuis le drame qui s’est déroulé dans la nuit du 3 au 4 avril, le meutrier Kobili Traoré a été mis en examen le 10 juillet pour meurtre, mais la juge d’instruction n’avait pas retenu la circonstance aggravante de l’antisémitisme, suscitant de vives réactions des parties civiles, NDLR). Donc attendons de voir ce qui se passera lors du procès. Si les juges ne retiennent pas le caractère antisémite, ils devront motiver leur décision et à l’inverse aussi. Donc à ce moment-là, nous sauront réellement pourquoi, sur quel raisonnement ils se basent.

Personnellement, je ne connais pas bien le dossier comme d’ailleurs la plupart de ceux qui en parlent. Ils n’ont pas les détails du dossier et l’on ne peut, sur la base de ce que dit la presse, instruire à charge ou à décharge. Je pense que le caractère antisémite de cette agression est avéré et cela finira par apparaître, je n’ai aucun doute là-dessus.

J’ai connu la période, j’étais député européen à l’époque, où les actes antisémites fleurissaient en France et où les politiques et les médias étaient dans le déni total.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les gouvernements de Sarkozy, Hollande ou Macron ont été très clairs sur le sujet.

L.M: Le procès d’Abdelkader Merah, grand frère de Mohamed Merah et de son ami Fettah Malki, répondrait à un impératif politique et social, pas au droit, s’est plaint Me Christian Etelin, avocat de Fettah Malki, qu’en pensez-vous ?

F.Z : Ce qui est sûr, c’est que l’on ne rendra jamais justice aux innocents qui ont été massacrés. Tout procès a forcément une fonction pédagogique, sociale… Les procès Papon ou Barbie n’ont pas rétabli les victimes dans leurs droits mais ils étaient nécessaires. Je n’entrerai pas dans la polémique avec l’avocat de Malki mais je dirai simplement qu’un procès ne se fait pas en dehors de l’enceinte du tribunal, sur la voie publique. C’est ce que mon métier d’avocat m’a appris, c’est l’un des principes essentiels de la justice.

LM: Depuis que vous avez 17 ans, vous êtes engagé dans la vie publique et en faveur de la société civile, est-ce que l’attentat dont vous avez réchappé par miracle au Danemark en 2015 a, d’une certaine façon, mis un frein à cette énergie ?

F.Z : Évidemment, au plan personnel, un tel choc ne vous laisse pas intact. Il y a un avant et un après. Mais je crois que cela a, au contraire, renforcé ma détermination à me battre pour les droits fondamentaux, pour les droits de l’Homme, pour la justice et pour le respect. Cela n’a pas du tout altéré chez moi la fibre militante, au contraire cela l’a réveillée.

Le Danemark pour moi, après toutes ces années confrontées au malheur, c’était comme une manière de passer à autre chose, de tourner la page, dans un environnement plus heureux et plus paisible. L’ironie de la vie, c’est que ce qui aurait pu se passer en Irak, en Colombie… ou ailleurs… s’est passé au Danemark. C’est comme si les droits de l’Homme étaient venus me chercher. Au fond, on n’échappe pas à son destin. Comme si l’on me disait : « C’est cela que tu dois faire, c’est ton destin ».

LM: Que s’est-il passé à ce moment précis dans votre tête ?

F.Z  : Quand on est à terre, la tête sur le ciment, longtemps, que l’on est à peine un mois après l’attentat de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher, tout le cerveau est concentré sur la compréhension de ce qui vous arrive. Il n’y a pas de place pour les émotions. Je savais que j’allais mourir, j’en étais convaincu. Pour moi, c’était fini. On ne pense qu’à essayer de déterminer quand le moment ultime va arriver.

LM: Vous êtes un homme pragmatique, en général ?

F.Z : Je ne sais pas. Je sais que je crois au pardon, je crois aux principes mais en même temps, je suis très tolérant. Je suis un idéaliste pathologique, en fait.

LM: Dans le cadre de précédentes fonctions, vous avez été chargé de la dimension internationale de la Shoah. Votre famille a-t-elle directement souffert de la Shoah ?

F.Z : Non, pas directement, mais j’ai été élevé dans le souvenir de la Shoah et dans l’obsession du “plus jamais ça”. Mais la mémoire est un combat qui n’est pas gagné… Il y a encore eu des génocides dans le monde, même s’ils n’avaient rien d’équivalent avec la Shoah, bien sûr. Ce que je crois, c’est qu’il faut être très vigilant, très exigeant sur les questions éducatives, il faut enseigner ce qui a rendu possible la Shoah et en même temps défendre la Cour de Justice Internationale.  Je sais qu’Israël n’est pas membre de la CJI et pourtant Israël a beaucoup fait pour cette justice internationale, il suffit de voir le procès Eichman, par exemple. C’est le concept même de la CJI.

Pourquoi se complaire dans l’idée que ce serait la vocation d’Israël d’être le mal-aimé, le mal-compris ? 

LM: Quel lien entretenez-vous avec Israël et est-ce que ce lien a évolué au cours de votre vie en fonction de vos expériences, vos fonctions ?

F.Z  : Oui ! Paradoxalement, j’ai dépensé beaucoup d’énergie pour défendre la paix, pas de façon naïve je crois. J’étais aux côtés d’Israël quand le pays était très injustement attaqué mais au fond, je ne suis pas sûr de bien connaître Israël.
Je n’y ai jamais vécu et j’ai le sentiment qu’il y a plusieurs Israël : le religieux, le russe, le laïc… Je trouve essentiel  de révéler la part d’Europe et la part d’Orient qu’il y a dans la société israélienne. À cet égard, les francophones ont un rôle essentiel à jouer. C’est un véritable enjeu de civilisation pour Israël.

Je suis peu venu en Israël à titre personnel, et c’est pour cela que je ne suis pas sûr de bien connaître Israël. Mais j’observe de très près le pays, j’ai toujours un œil sur ce qui se passe dans cette société. Je ne suis pas indifférent du tout mais j’essaye de garder une distance critique qui me paraît nécessaire.

Francois Zimeray, den franske ambassad√∏r i DK

LM: Dans toutes vos réponses, une chose me frappe : la prudence avec laquelle vous vous exprimez, comme si vous ne souhaitiez vous exprimer que ce sur quoi vous avez une parfaite connaissance et maîtrise, est-ce vrai ?

F.Z : Oui, c’est exact. Je tiens beaucoup à mon indépendance d’esprit, ce n’est pas de la prudence diplomatique, c’est ma façon d’être. Mais je peux témoigner d’un fait qui m’interpelle quand je parle avec des Israéliens. Beaucoup me disent : « Le monde ne nous comprend pas, le monde ne nous aime pas, et on n’y changera rien “. J’ai entendu cela des centaines de fois. Cela me révolte. C’est vrai que le monde ne comprend pas Israël, mais « Le monde ne nous aime pas », cela n’a pas toujours été vrai. Il fut un temps où Israël était l’un des pays les plus populaires. Par contre, « on n’y changera rien », c’est inadmissible !

Il y a dans le message juif une dimension universelle 

Pourquoi se complaire dans l’idée que ce serait la vocation d’Israël d’être le mal-aimé, le mal-compris ? Moi qui ai vu de nombreux conflits et des résolutions de conflits, je peux vous dire que l’on peut changer les perceptions.

Il ne faut pas baisser les bras, il faut être à l’écoute et essayer de comprendre pourquoi les gens ont cette perception et surtout cette incompréhension du pays. Je ne suis pas naïf, je sais qu’il y a de l’antisémitisme dans le monde. Vous savez, j’ai été l’un des premiers à dénoncer l’antisémitisme, y compris à gauche et j’en ai payé le prix …

Mais dire que l’antisémitisme est la seule raison qui détermine le ‘Israël Bashing’, non. Alors, il y a de l’incompréhension peut-être parce que l’on ne fait pas forcément les efforts en pensant que c’est une cause perdue d’avance. Il n’est pas interdit de voir le verre à moitié plein et de réfléchir à comment le remplir…

LM: Quels doivent être les combats de la jeune génération ? Contre quels dangers doit-elle lutter en priorité ?

F.Z : Il y en beaucoup, mais s’il y a une cause que l’on doit défendre, c’est à mon avis l’universalité des droits de l’Homme. C’est un bon principe qui était défendu par René Cassin. L’homme qui a porté les droits de l’Homme en France et qui est aujourd’hui au Panthéon, était aussi l’ancien président de l’Alliance Israélite Universelle. Ce n’est pas un hasard. C’est parce que je pense qu’il y a dans le message juif une dimension universelle. Il ne faut surtout pas le perdre de vue. Il ne faut pas croire que l’autre est fondamentalement différent. Victor Hugo disait « Oh insensé, qui croit que je ne suis pas toi ».
On peut faire beaucoup de choses aujourd’hui avec les nouvelles technologies mais il y a une chose qui reste très difficile à accomplir pour l’être humain, c’est se mettre à la place de l’autre. Mon message est celui-là.

Le 29 novembre 2000, François Zimeray pose une question au Parlement européen qui lui vaudra de nombreuses inimitiés :

« Il apparaît que de nombreux ouvrages scolaires édités par l’Autorité palestinienne contiennent de véritables messages antisémites et d’incitation à la haine des Juifs, qui, dans n’importe quel État membre, tomberaient sous le coup de la loi pour “incitation à la haine raciale”. Or, depuis les accords d’Oslo de 1993, l’Union et les Quinze financent massivement le système éducatif palestinien. Le rôle de l’Union européenne n’est pas de financer l’encouragement à la haine et à la guerre. La Commission européenne voudrait-elle donc donner son sentiment sur ces textes dignes de “Mein Kampf”, indiquer si elle a l’intention de subordonner, à l’avenir, le versement de ses aides au respect des droits fondamentaux de la personne humaine et faire savoir si elle entend condamner l’endoctrinement des enfants et leur exploitation dans ce conflit ? »

En 2004, il est évincé de la liste des candidats PS pour les élections européennes, en partie en raison de ses déclarations sans appel en faveur d’Israël. Dans une déclaration faite au site http://www.desinfos.com en 2004, il affirme : « On aurait voulu que je rentre dans le rang. On aurait voulu que je vote des sanctions économiques contre Israël. On aurait voulu que je ne dénonce pas la corruption au cœur du système palestinien que nous finançons. On aurait voulu que je me taise devant l’éducation à la haine financée par le contribuable européen dans les manuels scolaires palestiniens. On aurait voulu que je ne réagisse pas lorsque des responsables socialistes européens, en parlant de Jenine, qualifient ces évènements de génocide ou parlent d’un mur de camp de concentration, s’agissant de la clôture de sécurité. D’un, ce n’est pas ma conception de la vie politique, de deux, ce n’est pas ma conception de la vie non plus ».

Sur le même site, il déclare à propos de l’élimination des responsables terroristes du Hamas par Israël (Cheikh Yassine et Rantissi)  « Pas de regrets pour Rantissi, pas de regrets pour Cheikh Yassine. J’ai peut-être été le seul responsable politique à dire que c’était des salauds, que la responsabilité d’une démocratie vis-à-vis des terroristes est de les pourchasser, de les atteindre et de les abattre ».