Les nouvelles technologies ont le vent en poupe. Signer un contrat chez une start-up, aujourd’hui en Israël, c’est pouvoir compter sur un bon salaire et des avantages qu’on ne trouvera pas forcément ailleurs, et peut-être gravir rapidement les échelons de la hiérarchie. Oui, si vous ne comptez pas vos heures et que vous êtes en bonne santé… Dans le cas contraire, l’ascenseur social peut vous amener directement au sous-sol, c’est à dire à l’étage du burn-out ! Surmenage, stress permanent, lassitude, une spirale  infernale que nombre de jeunes loups connaissent. Comment éviter le piège de cette forme de dépression qui peut court-circuiter une carrière ? LeMag’ vous propose une plongée dans un milieu qui attire toutes les convoitises mais où la course à l’excellence et à la compétitivité peut vous mener droit au mur. 

David, 38 ans, marié et père de deux enfants, vit à Givat Shmuel et travaille à Tel-Aviv où il occupe un poste à plein temps de responsable technique au sein d’une start-up. David a fait ses classes dans plusieurs sociétés de la High-Tech israélienne, milieu très exigeant avec ses salariés. Le stress et ses écueils, David connaît. Il vit avec et les a apprivoisés. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il revient sur son histoire : «J’ai fait mon alyah en 2008. Quand j’ai commencé à chercher du travail, j’ai mis mon CV sur un site de ressources humaines et j’ai été contacté dans les heures qui ont suivi. Deux boîtes étaient intéressées par mon profil. L’une d’entre-elles était My Heritage, un site internet de généalogie. J’ai choisi de m’engager avec cette start-up parce qu’elle avait un produit à elle». David, titulaire d’un doctorat en bio-informatique et développeur, obtient une offre comparable à ce qu’il gagnait en France. Il précise : « Quand j’ai été recruté par My Heritage, nous étions une vingtaine. Aujourd’hui, la boîte emploie plus de deux cents personnes. Les startups en Israël  travaillent beaucoup. Bien que l’on soit censé faire des journées de neuf à dix heures, on a tendance à être plus présent parce que le marché est très concurrentiel et qu’il faut rester compétitif ». La charge de travail demandée n’est souvent guère réaliste par rapport aux délais de livraison. David précise : « Une des méthodes de travail dans la High-Tech s’appelle la ‘méthode Agile’. Avec cet outil, on est censé constamment définir de nouvelles tâches et calculer la vélocité de l’équipe. Mais l’on est souvent en retard par rapport aux délais fixés. On travaille donc forcément plus d’heures que prévues ». 

43Horaires décalés, heures sup’ à la maison, des journées interminables 

Comme cadeau de bienvenue, David reçoit chez My Heritage… un ordinateur portable ! Un supposé avantage qui va en fait l’enchaîner au travail presque vingt heures par jour. Il reprend : « Ce qu’on attend de toi, c’est que tu travailles de chez toi si tu n’as pas fini ton boulot… Donc oui, j’ai travaillé souvent le soir, parce que je sentais qu’il fallait avancer et faire ce travail supplémentaire. Que ce soit le soir ou même le vendredi, jour officiellement férié ». Finir coûte que coûte sa mission à temps : c’est le deal tacite avec son employeur.  « Ce sont, en général, les moments les plus tendus. Tu stresses, parce que c’est là que tu réalises ce qui te reste à faire ! Tu passes ta soirée au bureau. Et le jour où tu livres ta production, il y a toujours des bugs. Tu restes donc plus longtemps puisqu’il faut les corriger… ». David travaille parfois la nuit, jusque très tard. Que ce soit chez My Heritage ou chez d’autres sociétés, il rencontre les mêmes exigences, et une surcharge de travail avec laquelle il faut composer sans faillir. Cette première expérience israélienne lui permet néanmoins d’enchaîner : « J’ai quitté My Heritage pour rejoindre une start-up beaucoup plus petite où j’ai pris les fonctions de CEO. C’était encore plus stressant. Tu dois travailler vite et tu dois livrer, mais en plus, tu dois définir les choix techniques et donc te renseigner sur les technologies utilisées. Là aussi, tu ne comptes pas tes heures ! ». David travaille pendant dix mois pour cette firme et passe rapidement à autre chose : « J’ai été ensuite recruté chez Cloud Lock qui propose des solutions en cybersécurité. C’est la société où je travaille actuellement et qui vient d’être rachetée par Cisco. J’y ai évolué en occupant différentes positions. J’ai commencé comme développeur, quelques mois après, je suis passé senior développeur puis chef d’équipe. À présent, j’ai quitté l’ingénierie et j’ai rejoint l’équipe du directeur technique en tant que responsable ». Pour chacun de ces emplois, David est face à de nouveaux challenges où il doit faire preuve de qualités d’adaptation exemplaires. Il explique : « Quand tu es développeur, tu as un stress différent de celui de chef d’équipe. Ton stress, c’est de savoir s’il y a des bugs dans ton code, c’est de finir à temps le produit que tu dois livrer. Si tout se passe bien, à un moment ou à un autre, tu deviens chef d’équipe. Là, ton stress est de devoir livrer à temps un produit de bonne qualité. Tu t’engages à ce qu’un certain nombre de nouvelles fonctionnalités soient livrées à des dates précises ». David doit aussi apprendre à gérer une équipe. Chef d’équipe, il se retrouve pris en étau entre ses objectifs et le surmenage de certains employés qui sont sous sa responsabilité. Des situations qui accentuent encore son stress. Il précise : « J’ai eu différents problèmes plus ou moins liés à ça. Tout d’abord Cloud Lock, la société où je travaille actuellement, est localisée dans trois endroits différents. Nous avons une équipe à Tel-Aviv, une en Ukraine et une autre à Boston où se trouvent le quartier général et la plupart des développeurs. Une des personnes de mon équipe avait du mal avec le fait de devoir travailler avec quelqu’un à l’étranger. Ça le stressait à cause des problèmes de langues, des horaires décalés. Quand tu travailles avec les États-Unis, tu dois faire les réunions très tard ». David ne dispose seulement que de deux heures durant la journée pour programmer ces réunions. Un stress supplémentaire si l’on considère qu’il doit constamment jongler avec les fuseaux horaires. Et ses collègues sont perpétuellement débordés : «  Autre source de tension : notre équipe était réduite. Je demandais fréquemment au développeur de faire des choses où il ne se sentait pas très à l’aise. Et quand tu bosses dans une équipe où il n’y a pas assez de ressources, il y a toujours quelque chose qui te tombe dessus. Tu as donc du mal à finir tes tâches déjà préalablement définies ».

63Le burn-out, une forme de dépression bien connue du milieu 

Le surmenage, David connait :
« Dans le jargon du métier, le burn-out, c’est quand tu travailles tellement qu’à un moment donné, sans faire réellement une dépression, tu vas au travail avec une boule au ventre. Ça m’est arrivé au terme de ma collaboration avec My Heritage. Je n’avais plus de passion, je n’avais plus d’élan. J’y allais par obligation mais j’étais plus ou moins éteint ». Une sale période où l’amertume se fait sentir. Une lassitude qui a un impact sur le reste de l’équipe. David en convient : « Les gens voient que tu n’es pas bien et ça génère une mauvaise ambiance. Ça ressemble à une dépression. Il n’y a pas cinquante solutions. La mienne a été d’aller voir ailleurs ». Le problème est bien connu dans le milieu. Alors, on essaie de prévenir le mal quand c’est encore possible : « Lorsque je suis passé chez Cloud Lock, j’ai travaillé très dur durant les premiers mois, parfois des nuits entières. On m’a dit de faire attention au burn-out. Le travail dans la High-Tech, c’est un peu une drogue… Si tu es intéressé par ce que tu fais, tu ne calcules pas tes heures. Et donc tu peux travailler ainsi, sans t’arrêter, des jours et des nuits. Le problème, c’est qu’il arrive un moment où tu te réveilles et où tu te rends compte que tu n’as plus de vie ! ». Le salut de David, il le doit à son observance du shabbat. Un véritable garde-fou : « À part cette coupure, je travaillais vraiment 24/24h.  Dans les startups, on aime ce genre de profil parce que ça améliore les performances de la société. Mais l’overdose de travail, si ça te tombe dessus, le mois qui suit, tu n’es plus productif du tout ». Et la vie de famille prend l’eau. Quand le burn-out pointe, la déprime s’installe aussi à la maison. Dépression ou pas, le rythme qu’imposent les startups a un impact sur la vie de famille. David tient à le souligner : « Quand tu travailles dans la High-Tech, tu subis ça tout le temps. Tu devais sortir avec ta famille. Finalement, tu ne le fais pas parce que ta priorité reste le boulot. Le fait de gravir les échelons dans une société est aussi  générateur de stress. Et plus tu stresses, plus tu te dis qu’il faut que tu travailles ! Ta liste de tâches n’a pas de fin…». 

Alors quelles leçons David a-t-il tirées de ces expériences ? Il soupire : « Il y a des moments où il faut savoir éteindre l’ordinateur et le téléphone pour arriver à passer du temps avec sa famille. Shabbat est une bulle d’oxygène pour moi. J’essaie de me déconnecter du travail même si ça n’est pas toujours facile. Sans ces vingt-cinq heures-là, je ne sais pas honnêtement comment les autres font !». 

57La High-Tech, voie royale d’intégration pour les olim ?

De son expérience, David tire des bilans contrastés. Car si la High-Tech israélienne se veut le fer de lance des nouvelles technologies, elle est aussi un formidable accélérateur d’intégration pour les nouveaux immigrants qui bénéficient de conditions d’embauche souvent exceptionnelles au regard de ce qui est proposé sur le marché du travail local. David reprend : «Au niveau des salaires, quand tu signes un contrat, il y a beaucoup de choses que tu peux négocier. Tu peux débattre sur le nombre de tes jours de vacances, il n’y a pas de règles préalablement définies. Tu peux aussi négocier avec ton patron de travailler – une partie du temps – de la maison. Des flexibilités qui sont à prendre en compte. Autre avantage : la souplesse des horaires. Il m’arrive de commencer le travail à 10H15. Après, je complète, car je sais combien d’heures je dois travailler dans la journée». Et puis, surtout, il y a les fonds de pension complémentaires, où les bénéfices ne sont pas imposés. C’est l’un des grands avantages de la High-Tech, très apprécié par les candidats à l’embauche. Sans parler bien entendu des salaires qui sont connus pour être très nettement supérieures à la moyenne en Israël. David en convient : « Les salariés sont comme dans une bulle en comparaison à d’autres métiers. La plupart des sociétés travaillent en anglais et quand on arrive en Israël et qu’on n’a pas la langue, ça fait aussi la différence. Chez My Heritage et à Cloud Lock, il y avait des gens qui ne parlaient pas un mot d’hébreu. Ils n’ont pas eu de mal à se faire recruter. Les mails sont toujours écrits en anglais, même s’il n’y a que des Israéliens dans les destinataires. Alors que dans bien d’autres domaines, comme le marketing par exemple, la langue est nécessaire ». Alors, si on échappe au burn-out, la High-Tech est-elle réellement ce domaine privilégié où des petits génies deviennent rapidement millionnaires ? Un eldorado pour entrepreneurs surdoués ? David garde en tout cas une image valorisante de ce milieu dans lequel il évolue depuis maintenant huit ans : « Finalement, quand tu es stressé dans ton travail, c’est aussi parce que tu es passionné et que tu t’immerges dedans. Quand tu sors un produit et que tu vois que les gens sont contents, c’est une grande satisfaction. Imaginez les personnes qui ont travaillé au début chez Waze ou Facebook et qui ont vu à quel point leur travail a changé la vie des gens au quotidien ! Et puis, Google ou Facebook ont bien commencé en temps que startups, et finalement ces entreprises ont changé le monde… ».