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Si nous nous interrogeons sur la manière dont nous organiserons nos vieux jours, certains semblent peu s’en soucier, préférant défier les lois de la nature. C’est le cas d’Israël Kristal. Toujours vaillant à 113 ans, pas de retraite pour l’homme le plus vieux d’Israël, qui a survécu à la Shoah : ancien confiseur, il continue à faire des bonbons pour ses arrière-petits-enfants. Sa biographie nous révèle les secrets du vivre-très-vieux en Israël.

Tout commence le 15 septembre 1903/22 Eloul 5663. Ce jour-là – troisième enfant d’une famille qui en compte déjà six − naît dans une famille juive orthodoxe du petit village de Maleniec, du comté de Konskie, près de Zarnow (Pologne), un bébé que ses parents prénomment Israël ‭(‬ישראל‭ ‬קרישטל‭)‬. Son père, érudit, va donner à son fils une solide éducation religieuse. À trois ans, le jeune enfant est inscrit dans un ‘héder où il apprend la Torah et l’hébreu. À cette époque, l’emploi du temps est des plus spartiates. Dans une interview de 2012 (à 99 ans), Israël Kristal raconte que son père le réveillait à 5 heures du matin pour aller à la prière avant d’étudier les textes fondateurs du judaïsme, depuis Béréchit jusqu’à la Michna.

Première Guerre mondiale
Il a tout juste 7 ans quand sa mère décède en 1910. Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, l’empereur Franz Joseph en personne traverse leur région : Israël Kristal se souvient avoir marché une vingtaine de kilomètres pour le voir ! Découvrant sa luxueuse automobile, il se rappelle s’être demandé : « Mais où sont les chevaux ? », et que le monarque procéda lui-même à une distribution de bonbons aux enfants ! Mais l’Histoire va imposer sa marque tragique : recruté de force dans l’armée impériale russe, le père d’Israël Kristal trouve la mort quelques mois tard.

Confiseur, une vocation
En 1920, à l’âge de 17 ans, il déménage à Lodz. Après avoir été brièvement employé dans une usine, un lointain parent qui a fondé une petite entreprise de chocolats l’embauche comme ouvrier. Il ne le sait pas encore, mais tout ce qu’il va alors apprendre − la technologie du sucre, le choix des ingrédients, le savoir-faire du métier de confiseur − lui seront d’une grande utilité plus tard. En 1928, il épouse Chaja Feige Frucht et il fonde sa propre confiserie. Deux enfants leur naissent.

Dans le ghetto
La Seconde Guerre mondiale va bouleverser la vie de ce jeune couple heureux et sans histoire. Lorsque l’Europe s’effondre sous la botte nazie, Israël Kristal se retrouve pris au piège, avec 200 000 autres Juifs, dans le ghetto de Lodz. « Son métier lui a peut-être sauvé la vie » explique son fils Haïm, devenu médecin. Car fort curieusement, les Allemands l’autorisent à continuer son affaire. Ils lui fournissent même du sucre et du chocolat, et leurs officiers réquisitionnent sa production pour fêter leurs anniversaires ou envoyer des colis à leurs familles en Allemagne. C’est sans doute ce qui lui vaudra de ne pas être déporté au camp d’extermination de Chelmno. Mais ses enfants ne survivront pas aux épidémies qui font rage dans le ghetto. En août 1944, devant l’avance des armées alliées, Israël Kristal et sa femme Chaja Feige sont envoyés à Auschwitz. S’ils évitent la « sélection » à leur arrivée, le couple sera bientôt séparé. Israël est employé dans l’une des usines rattachées au camp, où il apprendra la mort de son épouse.

Se reconstruire…
Lorsque les armées russes pénètrent dans le camp d’Auschwitz en mai 1945, Israël Kristal pèse à peine
36 kilos. Après plusieurs mois passés dans un hôpital, il décide de retourner à Lodz. Fort étonnamment, la ville semble avoir repris son cours normal. Il s’y installe, ouvre une chocolaterie et épouse Batsheva, sa seconde femme, une survivante de la Shoah, qui comme lui, a perdu son conjoint et ses enfants. Leur naît un fils, Haïm.

… en Israël
Mais l’ambiance de la Pologne, en pleine reconstruction, ne leur convient pas. En 1950, ils décident de monter en Israël. Ils réussissent à embarquer à bord du Komemiyout et, après une longue traversée, arrivent à Haïfa. C’est là que naîtra Shula, leur second enfant. Israël Kristal trouve aussitôt du travail à l’usine de bonbons Palata, dans la zone industrielle. Les patrons, qui sont des Polonais, sont heureux d’employer quelqu’un qui parle leur langue et qui s’y connaît. En quelques mois, celui-ci va leur montrer comment diversifier leurs produits.

À son compte
Le soir, à la maison, Israël Kristal travaille pour lui : il commence par produire des confiseries, de la confiture de caroube, des écorces d’orange enrobées de chocolat, et de minuscules bouteilles de liqueur de chocolat enveloppées de papier coloré qu’il vend dans les kiosques de Haïfa. En 1952, il ouvre sa propre structure, la « Sar and Kristal Factory », dans la rue Shivat Zion à Haïfa. Elle fonctionnera pendant 18 ans, jusqu’à sa fermeture en 1970. Israël Kristal, qui a alors 67 ans, estime que le moment est venu de prendre sa retraite. S’il continue dans sa cuisine à fabriquer des bonbons à la maison pour ses petits-enfants, une autre passion va alors l’occuper : faire son propre vin…

Aujourd’hui
La vie d’Israël Kristal est rythmée par la prière (chaque matin, il revêt le talit et les téfilin) et les visites de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Mais sa famille préfère ne pas indiquer le nombre exact de ses descendants, de peur du « mauvais œil ».

David Jortner