Les descendants d’Abraham sont-ils condamnés à se détester et s’entretuer ? Pour contrer la menace que fait peser l’Iran chiite sur le Moyen-Orient, Israël et l’Arabie saoudite ont entrepris de se rapprocher. L’arrivée dans le Royaume hachémite d’un nouveau dirigeant augure-t-elle d’une nouvelle ère où judaïsme et islam pourraient coexister ? Plusieurs signaux pourraient laisser penser que l’Histoire est à un tournant.
LeMag’ a tenté d’y voir clair. 

Si depuis plusieurs années, Israël entretenait discrètement des relations économiques et sécuritaires avec nombre de pays arabes, depuis quelques mois, les signes de rapprochement se multiplient et deviennent même publics. Même si elle se heurte toujours à la question palestinienne, la perspective d’une « normalisation » n’est plus taboue. Le voile sur ces rencontres secrètes a été levé, en juin 2015, lors d’une rencontre, organisée à Washington par un cercle de réflexion américain, entre Dore Gold, alors directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien, et l’ancien général saoudien Anwar Majed Eshki. Celui-ci a appelé de ses vœux la normalisation des relations avec Israël. Cinq mois plus tard, Tel-Aviv annonce l’ouverture prochaine d’une représentation économique à Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis. Depuis lors, les signes du dialogue se multiplient. Ce qui conduira Benyamin Netanyahou à déclarer : « Des pays arabes majeurs ne voient plus Israël comme leur ennemi, mais comme leur allié, particulièrement dans la bataille contre l’islam militant ».

© DR – Mohammed ben Salmane

UN PRINCE SAOUDIEN OUVERT À L’OCCIDENT
L’autre évènement important, c’est l’arrivée de Mohammed ben Salmane, dit MBS, au pouvoir en Arabie saoudite. En moins de 6 mois, ce jeune prince héritier de 33 ans a initié tout un train de réformes politiques et sociales qui vont changer l’identité du Royaume saoudien. Déterminé à moderniser son pays, MBS décrète que les femmes seront désormais autorisées à conduire et qu’elles devront occuper 30 % des emplois dans une dizaine d’années. Plus encourageante, sa volonté de « détruire les idées extrémistes de l’islam » lui acquiert de nombreuses sympathies en Occident. En décembre 2015, MBS alors ministre de la Défense annonce la mise en place d’une coalition de 34 pays musulmans pour lutter contre le terrorisme sous toutes ses formes. Elle comprend un volet sécuritaire et militaire (échange de renseignements, entraînement, équipement et déploiement de forces « si nécessaire »), ainsi qu’un volet « idéologique » pour contrer les capacités d’endoctrinement des groupes djihadistes. Quand on se souvient de la proximité de Ben Laden avec le pouvoir saoudien, le changement initié par MBS est une véritable révolution. Et très récemment, un important dignitaire saoudien vient de condamner le déni de la Shoah !

UNE RELIGION TOTALITAIRE PEUT-ELLE SE REFORMER ?
Si ces changements peuvent laisser entrevoir un réchauffement des relations entre Juifs et Musulmans, un certain nombre d’éléments freinent un éventuel rapprochement, il y a d’abord le fait que l’Islam est une orthopraxie, c’est-à-dire que la religion, l’État et la société forment un tout. Ainsi, dans un pays où la majorité de la population est musulmane, ou dans un pays conquis par l’Islam, l’Islam doit être reconnu comme religion officielle, conformément au hadith : « L’Islam domine et ne saurait être dominé. »
Religion totalitaire, l’Islam d’aujourd’hui ne fait pas mystère de sa volonté de s’étendre au monde entier. Ce projet politique est formulé clairement dans un document issu de la 9e Conférence islamique au sommet, tenue à Doha, au Qatar, en 2000 (voir article : Vers une islamisation soft ?)

© DR – Émeutes d’août 1929, à Hebron. Synagogue profanée par les émeutiers arabes. Meubles cassés, sol jonché de livres sacrés déchirés…

IGNORANCE ET AVEUGLEMENT DE L’OCCIDENT
Curieusement, la culture occidentale se refuse à reconnaître la nature profondément totalitaire de l’Islam. Prisonniers d’une approche exotique et exagérément humaniste, nombre d’intellectuels si prompts à dénoncer toutes les violations des sacro-saints Droits de l’Homme deviennent muets face à la question des droits des minorités en terre d’Islam. Pour eux, l’esclavage est un péché dont l’Occident seul eut l’exclusivité. Cette vision fausse aboutit à une lecture erronée de l’Histoire, comme celle qui prétend, par exemple, que l’Andalousie sous domination islamique était un âge d’or, où Juifs, Chrétiens et Musulmans coexistaient harmonieusement. Combien d’historiens font-ils état du pogrome du 30 décembre 1066 à Grenade, en Al-Andalous : la foule musulmane assaille le palais royal, crucifie Joseph Ibn Nagrela, le vizir du roi et chef des Juifs de la ville, puis massacre la quasi-totalité des Juifs de Grenade, soit environ quatre mille personnes, en un jour ? Plus près de nous, le massacre des Juifs de Hébron, le 24 août 1929, vient confirmer la nature violente et liberticide de l’Islam. Et pourtant, pour l’historien (israélien !) Tom Segev, ce tragique évènement (66 morts, des centaines de blessés) « ne fut pas un pogrome puisque de nombreuses familles juives ont été sauvées par des Arabes »… 

CERTAINS ANALYSTES AVOUENT NE PLUS RIEN COMPRENDRE AU CONFLIT ISRAELO-ARABE
Pendant longtemps, face à ce problème, la politique qui prévalait à Washington s’appuyait sur le mantra suivant : « Nous avons réussi à envoyer des hommes sur la Lune et nous ne saurions pas résoudre ce conflit ? » Il a fallu tout l’entregent du vice-Premier ministre Moshé Ya’alon pour convaincre Obama non pas de résoudre, mais de « gérer le problème ». Cette incompréhension est due à une méconnaissance de la dimension religieuse du conflit. Depuis Descartes, la pensée laïque s’est attribuée le monopole de la compréhension du monde. La science est alors intervenue pour trouver une explication rationnelle aux faits religieux. Certains se sont ainsi efforcés d’expliquer l’ouverture de la Mer Rouge par un tremblement de terre survenu au bon moment. Pour d’autres, la Création de l’univers résulterait non de la volonté d’un Créateur mais d’un mystérieux effet Big Bang. Les médias, de leur côté, ont marginalisé les miracles survenus lors des guerres d’Israël pour les rabaisser au rang d’anecdotes.

LA PSYCHANALYSE INTERVIENT
À contre-courant de cette approche laïque, le psychanalyste français Daniel Sibony a développé une analyse intéressante. Pour lui, le conflit israélo-arabe ne peut se comprendre qu’en considérant la différence entre Its’hak (le fils légitime d’Avraham et de Sarah) et Ychmaël (le fils d’Avraham et d’Agar, la servante). Cette construction va basculer lors de l’exclusion d’Agar et de son fils. Né treize ans avant Its’hak, Ychmaël n’a pas supporté de voir son demi-frère, le fils légitime, plus jeune, le supplanter. Au point de plagier son histoire, et de se faire passer pour celui qui devait être sacrifié ! L’Islam devient alors une histoire de jalousie permanente, par rapport à une légitimité bâtarde, et qui s’enflamme de fureur au moment de la création de l’État d’Israël jusqu’à aujourd’hui…
Mais d’autres vont beaucoup plus loin. Poursuivant cette analyse, ils remarquent que cette opposition a été voulue par le Maître de l’Histoire. Placé au centre d’un conflit qu’il n’a pas choisi, le Peuple juif n’a d’autre choix que de se tourner vers son Créateur, Lequel lui garantit salut et protection s’il fait Sa volonté… Dans cette dialectique, la violence musulmane devient l’expression de la rigueur du Créateur, comme il est écrit : « Nos ennemis sont nos juges » (Devarim 32,31)

© DR – Village judéo-arabe de Neve Shalom-Wahat as-Salam (NSWAS)

COEXISTER AU QUOTIDIEN : PAS ÉVIDENT
Si le statut juridique des personnes dans l’État d’Israël est identique, que l’on soit juif ou musulman, il faut constater que la distribution des citoyens dans l’espace urbain s’organise à partir de leur identité religieuse : Juifs et Musulmans ne manifestent pas un grand enthousiasme pour vivre ensemble. Il existe des exceptions : le village judéo-arabe de Neve Shalom-Wahat as-Salam (NSWAS), où des citoyens israéliens juifs et musulmans coexistent en paix. Mais à l’examen des parcours des habitants du village, on constate qu’ils ont fait l’impasse sur leur identité religieuse pour adopter un mode de vie résolument laïque. Ceux qui espéraient voir un rabbin et un imam prier ensemble le D.ieu unique en seront certainement déçus. Avec une exception : le 23 septembre 2015, Yom Kippour et l’Aid al-Adha tombaient le même jour, une conjonction qui ne se produit que tous les 33 ans…

© DR – RABBI MENAHEM FROMAN

L’EXCEPTION : RABBI MENAHEM FROMAN
Un homme a pourtant essayé de vivre au milieu des Arabes sans rien renier de son judaïsme : c’est le rabbin Menahem Froman. Ancien élève de la yeshiva Merkaz HaRav, sioniste et religieux, il fut jusqu’à sa mort, le 4 mars 2013, le rav du village de Tekoa, en Judée. Son parcours est réellement exceptionnel : ancien parachutiste, il participe à la prise du Kotel en 1967. Il rejoint ensuite le mouvement du Goush Emounim qui encourage la création de communautés juives en Judée Samarie et à Gaza. Après quelques années comme rabbin de Migdal Oz, il est nommé rabbin de la Knesset. Il décide alors de se vouer entièrement au dialogue interreligieux judéo-arabe. Au cours des contacts officieux qui ont précédé les accords d’Oslo, il rencontrera à plusieurs reprises Yasser Arafat, et le cheikh Ahmad Yassin. En février 2008, il intervient dans les négociations qui conduiront à la libération de Guilad Shalit. Rabbi Menahem Froman est également connu pour avoir porté les téfilines tout au long du jour et pour avoir prié à de multiples reprises en compagnie de Musulmans. Dans l’hypothèse d’un retrait israélien de Judée Samarie, parlant de son village, il a déclaré : « Si Tekoa devait passer sous souveraineté palestinienne, je préférerais y rester par respect pour la sainteté de la terre d’Israël ».