La Torah a-t-elle un avis sur la vie politique ? Et si oui, quel est-il ? C’est la question, peut-être surprenante que nous avons choisi de poser au rav Dynovisz, qui s’est longuement penché sur le sujet au travers de nombreuses conférences consacrées à ce thème qui pourrait sembler éloigné des considérations spirituelles, mais finalement pas tant que cela… 

Si l’on se réfère au régime idéal selon la Torah, quel serait-il selon vous ? Une démocratie, une théocratie, une royauté ?

Il est difficile de répondre à votre question, principalement parce que les mots utilisés font référence à des notions occidentales qui ne sont pas forcément applicables dans la loi juive. On ne peut pas comparer un roi juif avec le Roi Soleil ou un Tsar…

Pourtant la Torah parle énormément du système et de l’organisation de la vie du peuple…

C’est un sujet extrêmement vaste. Disons pour résumer, que parmi tous les systèmes qui ont été élaborés par les peuples, celui qui se rapproche le plus de ce que devrait être un système politique juif, c’est la démocratie, précisément.

Dans la tradition d’Israël, rien n’est plus dangereux, prohibé, et même gravement sanctionné que la fusion entre la religion et la politique, c’est-à-dire quand la religion prend les rênes du pouvoir. On a cet exemple très connu des Hashmonaïms, qui étaient pourtant issus d’une famille sacrée, sainte. Et parce qu’après la victoire contre les Grecs, ils n’ont pas voulu remettre la royauté à David et l’ont gardée pour eux, ils ont été gravement punis, décimés dans une révolte de leurs esclaves au point que le Talmud dit qu’ils n’eurent plus aucun descendant. Et ceci parce qu’en tant que représentants de la dimension spirituelle, ils n’avaient pas le droit de garder le pouvoir. En résumé, les dirigeants d’Israël doivent être religieux mais à titre personnel. Le roi David était extrêmement religieux mais cela relevait de sa relation personnelle, en tant que Juif avec le Maître du monde. Le pouvoir, à proprement parler, n’a, pour sa part, absolument pas le droit de représenter la religion, la spiritualité ou une caste religieuse.

Vous évoquez un système dont l’équilibre est très difficile à atteindre…

Très schématiquement, on a toujours eu dans le monde deux grand pôles : un pouvoir laïc ou un pouvoir aux mains de la religion. Aujourd’hui, on le constate facilement. C’est le système libéral démocratique d’un côté et l’Islam de l’autre. Dans les deux cas, c’est très grave. Pourquoi ? Le système démocratique en soi est bon mais les individus, eux, sont souvent sans morale, sans valeurs et sans spiritualité. Dans l’Islam, et je ne parle pas ici des fanatiques, les individus érigent la croyance en système politique. Dans le système juif, le dirigeant doit être croyant à titre personnel sans faire du pouvoir l’instrument de la religion. Si l’on pousse à l’extrême, il y a aussi chez nous ce que l’on appelle la ‘séparation de l’Eglise et de l’État’ ce qui veut dire que l’église ou la synagogue, en ce qui concerne Israël, ne peut pas, en tant qu’institution spirituelle flirter avec l’État. Pour autant chez les Juifs, il n’y a pas de séparation entre D.ieu et l’État.

En fait la synagogue doit inspirer le chef de l’état sans pour autant…

Exactement. Cela n’engage que moi, mais à mon avis, un parti religieux en Israël est une aberration totale. Parce qu’utiliser de la politique afin de servir la religion est contraire à l’essence même du judaïsme. Attention, je ne dis pas que la religion ne doit pas être forte, puissante et essayer de s’imposer mais pas par le biais de la politique.

” À partir du moment où la majorité du peuple est avec mon fils, cela veut dire que je n’ai plus aucune légitimité en tant que roi “ Phrase du Roi David

Qu’en est-il du système démocratique stricto-sensu ?

La démocratie, c’est la voix du peuple. C’est le peuple qui est aux commandes et ceci est une idée fondamentalement juive, en ce sens que D.ieu refuse de prendre en main le politique, le gouvernement. C’est ce qu’il a interdit à ses institutions qui sont représentées par les Cohanim, symboles de la synagogue, de la yéshiva, du Temple… Le Maître du monde nous dirige, mais plus :  il nous inspire ! Dans la Torah,  les rois sont élus par D-ieu via les prophètes. Est-ce une théocratie ? Ce n’est pas le cas. On le constate à la lumière de la révolte du fils du roi David, Avshalom. David fuit alors Jérusalem car la majorité du peuple est passée du côté d’Avshalom. À ce moment-là, David enlève ses habits royaux et quitte, à pied, Jérusalem, refusant de monter sur son cheval royal. Ses serviteurs lui disent: « Mais Majesté, vous vous mettez en danger. Si vous partez à pied, Avshalom aura largement le temps de vous rattraper » Et David de répondre qu’il n’a plus le droit de garder sur lui les signes royaux « car à partir du moment où la majorité du peuple est avec mon fils, cela veut dire que je n’ai plus aucune légitimité en tant que roi ». Pour les commentateurs : que vient faire le peuple ici ? La réponse est telle : bien que d’un côté il y a élection divine, David, qui est le seul vrai roi juif authentique de notre histoire, nous montre que si le peuple n’est plus avec lui, même si le peuple se trompe et suit un imposteur, il n’a plus de légitimité royale. De là, on comprend que le pouvoir vient du peuple, et que  l’inspiration vient de D.ieu. C’est pour cela que parmi tous les modèles politiques connus, celui qui est le plus proche de la vérité, dans son essence, c’est la démocratie. D’un autre côté, c’est toute la subtilité du juste milieu que représente le judaïsme authentique. Mais en réalité, ce juste milieu n’a jamais été atteint car si c’était le cas, nous serions dans la période de la délivrance.

Il me semble qu’Israël, aujourd’hui, même de façon maladroite, tente d’atteindre cet équilibre, qu’en pensez-vous ?

Je suis 100% d’accord avec vous. C’est d’ailleurs tout le débat politique aujourd’hui avec la séparation de la religion et l’État, la yéshiva et l’armée, la morale occidentale ou toranique… À chaque fois, il y a une part de vérité dans les deux. Il y a un débat sur l’exécution des terroristes, par exemple… La loi juive nous impose de neutraliser complètement un terroriste, et pas formellement, car demain il pourra recommencer. Mais il est vrai aussi que si tout un chacun se permet d’appliquer cette sentence, on risque de devenir une nation de voyous qui laissent libre cours à leurs mauvais penchants. Il y a un juste milieu… Mais chacun regarde les choses avec sa propre perspective. Certains y verront une nation de voyous et d’autres diront que la Torah est très claire sur le sujet. Chacun, et c’est le problème, ne voit que la moitié de la totalité.

C’est quand même émouvant de voir que ces débats existent et que l’inconscient collectif juif tend vers cela. Vous êtes d’accord ?

Absolument, et c’est le côté positif. Nous sommes la seule nation au monde qui a encore ce genre de débats.

Vous sentez-vous alors en phase avec l’Israël d’aujourd’hui ?

Totalement. Je dirai en mon nom que la pire des choses qui pourraient nous arriver aujourd’hui, c’est un gouvernement religieux. Ce serait une catastrophe car le monde religieux aujourd’hui n’a pas la maturité nécessaire pour diriger les hommes sans les opprimer. Il faut une maturité messianique dont nous sommes encore loin.

Trouve-t-on dans la Torah des sources nous indiquant comment nous comporter avec des non-Juifs qui vivent dans un pays juif ?

Nous avons des textes entiers sur le sujet. Le roi Saul a été puni et est mort au combat parce que justement, il n’avait pas suffisamment respecté une minorité qui vivait au sein d’Israël et qui n’avait pas de travail. Le roi n’avait pas fait ce qu’il fallait pour eux. Attention tout de même au fait que lorsque la Torah parle d’ ‘étrangers’, il s’agit de Guer Toshav, de résidents. Ils sont assujettis à deux conditions fondamentales : l’acceptation des sept lois noahides et le respect du Peuple juif en tant que nation indépendante sur sa terre. Si ces deux conditions sont réunies, on a l’obligation de les aider au même titre qu’un Juif. Ils sont considérés comme des citoyens à part entière et ont les mêmes droits que n’importe quel Juif.