Le marché de Sarona à Tel-Aviv. Une rue de Bnei Brak pendant Shabbat. © DR

Ahad Ha’am avait dit : « Ce n’est pas tant le Peuple juif qui a su garder Shabbat, c’est le Shabbat qui a gardé le Peuple juif ». « N’est-ce pas lui qui a rendu une âme aux Israélites ? », s’interrogeait ce penseur nationaliste juif. De fait, génération après génération, les Juifs ont continué de sanctifier ce jour de repos tel que défini par la loi juive. Mais qu’en est-il en Israël ? Que représente le Shabbat au sein du foyer national juif devenu nation il y a à peine 70 ans ?

Conçu comme un État laïc, Israël considère le jour du Shabbat comme un jour officiel de repos. Institutions gouvernementales et autres organismes contrôlés par l’État – ministères, Institut national d’assurances (Bitouah Leoumi), etc… – ferment leurs portes les vendredis et samedis. Et dans la plupart des localités, entreprises commerciales et transports publics ne fonctionnent pas.

Un état de fait qui remonte à 1947, avant même la partition de la Palestine par l’Onu, quand David Ben Gourion adresse alors un courrier à la formation ultra-orthodoxe Agoudat Israël, opposée au sionisme, pour lui proposer d’unir leurs forces en amont de la décision onusienne. Ben Gourion s’engage sur le respect de quatre grands principes chers au judaïsme orthodoxe, dont le fait d’instituer le Shabbat comme jour de repos officiel du futur État, de vendredi à samedi, à la tombée de la nuit. Un statu quo qui perdure toujours aujourd’hui. Pour autant, d’un point de vue purement légal, le respect du Shabbat n’est pas inscrit en droit. Et ce vide juridique a laissé les municipalités et autres institutions locales mettre en place leurs propres arrangements, chacune cherchant à répondre le mieux possible aux besoins des populations qu’elles desservent.

Le statut du jour du repos n’en finit pas d’agiter la société israélienne

Mais loin de faciliter les choses, ce flou constitutionnel a donné lieu à des affrontements vigoureux entre groupes opposés. La “Guerre du Shabbat” n’a eu de cesse de se propager, parfois maîtrisée, souvent ravivée. Jérusalem, en particulier, a été le terrain de violents accrochages. Ville sainte et religieuse s’il en est, la capitale hiérosolomytaine n’a pas été épargnée par les clashs cultuels ces dernières années. Chaque tentative de briser le statu quo religieux déclenche les foudres d’une communauté orthodoxe soucieuse de préserver le caractère sacré de la ville. En 2009, l’ouverture d’un parking municipal le jour de Shabbat, à Kikar Safra, avait provoqué la colère des fiefs ‘haredim de Mea Shéarim et Geoula, situés à quelques encablures. Puis, en 2014, l’ouverture annoncée le Shabbat du complexe Cinema City, n’avait pas résisté à la pression des orthodoxes – soutenus par le maire Nir Barkat – qui auront eu gain de cause, fin 2015. Plus récemment, c’est Tel-Aviv qui était au cœur de toutes les attentions shabbatiques, avec les travaux pour la construction du tramway. L’enjeu était plus grave cette fois, pour s’inviter au niveau national, puisqu’il en allait du sort de la coalition. Dans un geste sans précédent, et pour ne pas prendre le risque de froisser ses partenaires politiques orthodoxes, le Premier ministre Netanyahou a ainsi annulé des permis de travail pourtant délivrés et valides pour le jour du Shabbat.

En clair, le jour du repos n’en finit pas d’agiter la société israélienne.

Le dilemme du Premier ministre

En décembre 2015, la commission parlementaire sur la législation approuvait un projet de loi, soumis par le Likoudnik Miki Zohar, qui visait à interdire l’ouverture des commerces le Shabbat. Mais devant le vent d’opposition, en partie des rangs de la coalition, le Premier ministre a dû demander à Miki Zohar de revoir sa copie pour soumettre une seconde version plus modérée. Sont exemptés de la législation, les restaurants, stations-services et établissements hôteliers. Car l’État classe les activités du pays en deux : les loisirs d’un côté, les affaires de l’autre. Si les institutions culturelles (musées, parcs nationaux) et centres de divertissements ne sont pas sous

le coup d’une interdiction d’ouvrir le Shabbat, les centres commerciaux ont portes closes du vendredi après-midi au samedi soir, jusqu’à, en général, une heure après la fin de Shabbat – le célèbre centre Dizengoff étant l’un des premiers à reprendre vie, 30 minutes seulement après la tombée de la nuit.

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Les Israéliens souhaitent-ils l’ouverture des commerces le samedi ?

Reste donc le sort des enseignes de proximité. Jusqu’à présent, la plupart des villes – Tel-Aviv et Jérusalem en tête – avaient bel et bien des arrêtés municipaux contraignant les commerces à fermer boutique le Shabbat. Et ce, depuis des années. Mais devant l’absence de contraventions et le laxisme législatif ambiant, les infractions ont toujours été légion. Jusqu’à l’intervention de la Haute cour de Justice. La Ville Blanche avait été la première à être rappelée à l’ordre en 2015 pour faire appliquer la loi, suivie de Jérusalem, quelques mois plus tard.

Résultat : grogne générale, avec un vif mécontentement des clients, et des patrons récalcitrants, préférant bien souvent ouvrir en cette journée qui représente parfois 20 % de leur chiffre d’affaires hebdomadaire, quitte à payer des amendes.

La question se pose donc légitimement, les Israéliens souhaitent-ils l’ouverture des commerces le samedi ? La réponse est oui. Selon un sondage réalisé par l’Institut Smith, l’an dernier, 67 % du public israélien aimerait que les centres commerciaux et autres magasins restent ouverts le Shabbat. Et ils seraient même 74 % à souhaiter des transports publics le jour du repos. Des chiffres d’autant plus significatifs qu’Israël est un État laïc, certes, mais à 60 % seulement. Ce qui tend à prouver que les citoyens, pour la plupart non-pratiquants, se refusent à un diktat religieux.

Un jeu d’équilibriste pour le gouvernement en terme de législation. Car d’un côté, la majorité de la population revendique le droit de choisir. Mais de l’autre, ses partenaires orthodoxes poussent du coude pour imposer officiellement la fermeture de tout commerce le jour du Shabbat. Dernier rebondissement en date : alors que le Conseil municipal de Tel-Aviv avait décidé en 2014 d’intensifier l’ouverture des commerces ouverts le Shabbat, le Conseil des ministres vient de demander, le 8 janvier dernier, un délai de réflexion à la Haute cour de Justice avant de se prononcer sur le sujet. La preuve que le gouvernement se trouve coincé entre le marteau et l’enclume. Pour autant, il ne pourra repousser indéfiniment le dossier. Reste à savoir s’il décidera de faire du Shabbat un jour officiellement chômé.