Laly Derai – Refuser les étiquettes, une spécialité Made in France à importer en Israël

333

” Bonjour, nous vous appelons de l’institut de sondages Méguirot. Comment vous définiriez-vous du point de vue de votre appartenance religieuse : ultra-orthodoxe, orthodoxe séfarade, ‘modern’ orthodoxe, religieux, sioniste religieux, religieux light, traditionnaliste religieux, traditionnaliste pas religieux, laïc, laïc très laïc ? “

Tous les jours, on nous demande de nous auto-définir. De choisir un camp. On exige de nous d’entrer dans un tiroir, de le fermer hermétiquement derrière nous, puis d’agir en fonction d’une série de stéréotypes bien précis.

Tu es sioniste religieux ? Tu es donc forcément de droite, tu n’aimes pas les Arabes, ni la Cour suprême. Tu es laïc ? On attend de toi d’être de gauche, forcément, mais aussi végétarien, antireligieux, et si tu habites à Tel-Aviv alors tu as gagné le jackpot !

En Israël, on a souvent le sentiment d’être le porte-drapeau d’une idéologie. Qu’on le veuille ou non. Un regard et hop… on croit tout savoir de moi !

Comme ce rabbin qui expliquait comment il était à chaque fois étonné de voir une dame fort peu vêtue lire des Téhilim avec une ferveur inouïe. Ou d’entendre un monsieur tatoué de la tête aux pieds recommander chaudement à son ami à la grande kippa de prélever le Maasser (la dîme) sur ses bénéfices.

Ça marche aussi dans l’autre sens, d’ailleurs : voir un orthodoxe aider une soldate de Tsahal porter son sac et nous voici tous en pâmoison…

L’origine de ces cloisonnements identitaires, il faut bien le dire, n’est pas orientale/séfarade mais bien occidentale/ashkénaze : ceux qui ont construit les bases politiques et sociales du pays venaient de pays où choisir un camp était une nécessité absolue. Des pays où, quand le hassidisme est né, il a été immédiatement suivi par le mouvement contraire, les Mitnagdim (littéralement, les opposants : tout un programme…). Et quand la Haskala a fait ses premiers pas, une limite très claire a très vite été tracée entre ceux qui avaient choisi cette voie ‘’progressiste’’ et ceux qui se battaient contre eux.

Cette dissension forcée, les Juifs d’Afrique du Nord ne l’ont jamais connue. Leurs rabbins ont toujours su, avec une sagesse infinie, préserver leurs valeurs tout en refusant de rejeter ceux qui avaient choisi de ne pas les respecter dans leur intégralité.

Et si nous, olim de France, avions quelque chose à apporter à la santé mentale et sociale de notre pays ? Nous qui, à la question posée par l’institut de sondages, avons juste envie de répondre : je suis Juif, et ça me suffit ! Nous qui sommes passés, pour beaucoup, par l’école juive, ou même l’école républicaine (celle d’une autre époque, malheureusement…), dans lesquelles la pratique – ou l’absence de pratique – religieuse n’intéressait personne.

Notre passé majoritairement séfarade mais aussi français nous a rendus allergiques à ces cloisonnements sociaux et religieux.

Que ce soit en Afrique du Nord ou ensuite, en France, berceau de la Révolution, nous n’avons jamais aimé qu’on nous confine. Mais en même temps, nous avons toujours brandi une identité forte. Nous avons réussi l’exploit d’être à la fois très fiers de nos origines, de notre identité juive, de nos coutumes, de nos traditions, sans pour autant nous limiter à elles. Sans pour autant regarder l’autre de haut. Ou de bas.

Le Peuple juif est né de la diversité. Douze tribus, portant chacune un message, mais aussi une façon d’aborder la vie.

L’Exil nous a dispersé aux quatre coins de la Terre, où nous avons forgé des identités différentes, mais complémentaires.

Arrivés en Israël, certains parmi nous se sont sentis obligés de rentrer dans un moule. D’endosser non seulement une kippa, une absence de kippa, une idéologie, une manière d’aborder le monde, une prise de position politique, mais également «tout ce qui va avec».

Paradoxalement, les Israéliens eux-mêmes supportent de moins en moins cette ‘’compartimentation’’, mais ils ne savent pas encore comment se débarrasser de ce carcan. Une chanson de ‘Hanan Ben Ari, Wikipédia, qui dénonçait précisément cette compartimentation, a dépassé en quelques jours tous les records sur YouTube.

Et si on pouvait faire autrement ? Et si on réapprenait la simplicité si complexe qui a bercé notre enfance/adolescence ? Et si nous, olim de France, essayons de changer le monde, ou tout au moins  la société israélienne ? Et si c’était ça, la pierre que le judaïsme français a à apporter à ce processus miraculeux qu’est le Rassemblement des exilés ?

Laly Derai
Mère de six enfants, directrice d’Atid Israël, programme d’intégration pédagogique pour les olim de France.