Laurence Podselver ©DR

Laurence Podselver, anthropologue, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris est spécialiste du judaïsme contemporain et est notamment l’auteure de Fragmentation et recomposition du judaïsme : le cas français. Elle dresse pour leMag’ un large panorama des différentes composantes qui définissent à l’heure actuelle les Juifs de France. Un panorama loin d’être figé dans un contexte de crises multiples et d’incertitudes quant à l’avenir… 

leMag’ : Quelles facettes revêt aujourd’hui l’expression « être juif en France » ?
Laurence Podselver : En France, il n’existe pas de judaïsme qui constitue un bloc uniforme. Il y est essentiellement pluriel et très diversifié, sachant que le phénomène va en s’accroissant, à savoir que se constituent de plus en plus de sous-groupes. Le Consistoire représente ainsi une partie du judaïsme français aux côtés de tendances distinctes qui sont en pleine émergence, tels le mouvement libéral, les Massortis ou encore les Loubavitch, sans compter toutes les structures qui s’articulent autour de ce que l’on appelle les cercles d’études, ou judaïsme culturel, qui regroupent aujourd’hui beaucoup de monde. Et par la force des événements récents, une partie de ceux qui ne se sentaient pas juifs auparavant, sont à nouveau concernés, notamment par solidarité. Ils reprennent contact avec la communauté, se ré-intéressent à la chose juive et reviennent vers diverses formes de judaïsme selon le passé familial, le parcours personnel, la position sociale de chacun.

Vous avez effectué de nombreuses recherches sur le mouvement ‘Habad et leur avez même consacré un livre en 2010. En quoi ce mouvement a-t-il influencé la communauté juive de France ?
L.P : Ils sont venus à point nommé à partir des années 80, bénéficiant de l’effet d’un premier sursaut identitaire, et surtout ils ont fait un travail très important en amont avec l’arrivée des Juifs d’Afrique du nord. Ils ont été très actifs pour re-judaïser ou réinstaller des populations issues d’un judaïsme traditionnel dans un univers relativement sécularisé. Ils ont pris en compte les demandes qui auraient peut-être paru saugrenues à la majorité des Juifs de l’époque quant à la cacherout et à l’ouverture de bains rituels. Ils ont été à l’écoute et ont favorisé le retour et l’installation des individus dans un judaïsme plus orthodoxe. Cela a pris beaucoup de temps, mais ils ont réussi notamment parce que la conjoncture les a aidés. Ils ont pris en charge des systèmes qui étaient défaillants à l’époque à travers le manque de rabbins ou d’enseignants dans les talmudé
Torah. Ils ont tout simplement comblé les vides et, à travers leur démarche de prosélytisme interne, ils ont affirmé que le judaïsme était une part honorable de l’identité et non pas une part qui serait restée du côté des « marranes », ce que j’appelle « l’israélistisme » qui réduit la part du judaïsme à une confession.

On évoque souvent une orthodoxisation du judaïsme français. Qu’en pensez-vous?
L.P : Il y a effectivement eu une inflexion générale du judaïsme vers plus d’orthodoxie, plus de religieux et les ‘Habad sont, bien entendu, partie prenante de ce mouvement. Dans les années 80, ils ont notamment été favorisés par la crise de l’école publique. Ils ont créé leur propre réseau scolaire et opéré ainsi une « re-judaïsation » importante de populations qui n’étaient pas Loubavitch à l’origine. Le phénomène s’inscrit dans une large mouvance qui a débuté en 1981 avec le grand Rabbin de France, René-Samuel Sirat, et s’affirmant considérablement avec l’arrivée du grand Rabbin Joseph ‘Haïm Sitruk, en 1988, qui insuffle au judaïsme consistorial français un aspect très particulier. Cela dit, beaucoup de Juifs de France n’ont pas suivi ce côté « populiste » de la religion, à l’instar de ce qu’a accompli le mouvement Shass en Israël en direction des populations juives orientales et séfarades. En France, cela concerne évidement l’affirmation identitaire des Juifs d’Afrique du nord qui fut longtemps dévalorisée.

Le mouvement Loubavitch, pilier du renouveau du judaïsme en France dans les années 80. © Eliyahu Parypa / Chabad.org

Que penser du mouvement migratoire récent des populations juives en France et notamment en région parisienne ?
L.P : En province, les Juifs sont très peu nombreux. Ils sont bien évidemment représentés dans les grandes villes à Lyon, Marseille ou encore Strasbourg. Leur quotidien juif s’articule autour de la vie communautaire, essentiellement entre les mains du Consistoire ou des ‘Habad, avec largement moins de diversité qu’à Paris. En région parisienne, la recomposition de la bourgeoisie urbaine juive qui se déplace vers l’ouest est récente et concerne les Juifs nantis. C’est un phénomène nouveau que l’on n’avait pas vu depuis longtemps. Ces classes moyennes supérieures, qui s’identifient à un judaïsme républicain et confessionnel à la fois, sont très impliquées dans la communauté. Ce sont les mêmes qui sont tentées par l’alyah alors qu’elle avait plutôt touché les Juifs menacés en banlieue. Il semble que la composition sociale ait changé. La population qui monte aujourd’hui en Israël se sent moins en danger et affirme un penchant plus identitaire.

Selon vous, les Juifs de France se reconnaissent-ils dans leurs institutions ?
L.P : Il y a toujours eu un décalage entre les attentes de la communauté et l’action des institutions. Néanmoins, leur pluralité permet à chacun de se retrouver selon ses affinités ou pas. La vie juive se déroule également au sein des centres communautaires, dans les musées, à l’occasion de Shabbatot entre copains ou en famille ou même sur les réseaux sociaux. Il faut considérer la vie juive en France dans son ensemble, en dehors des institutions. Les filiations comptent très peu dans l’identification au judaïsme, très peu de gens sont affiliés à des synagogues ou à des organisme juifs.

Aujourd’hui, qu’en est-il de l’attachement des Juifs à la France ?
L.P : Je crois que la plupart d’entre eux, sans le dire, restent très attachés aux valeurs de la République, en témoigne le fait qu’ils n’ont pas émigré dans leur grande masse. Si l’on remet l’alyah dans des justes proportions, on constate évidemment que les chiffres sont éloquents, qu’ils sont le signe d’une défaillance, de quelque chose qui se passe, mais en même temps la grande majorité des Juifs reste en France. D’autant que lors des derniers attentats, la position de l’État a été très claire condamnant l’antisémitisme et plus encore, soutenant les Juifs dans leur façon d’être juif en France. Certes, il y a un délitement et une fragilisation générale aujourd’hui au sein de la population française. Dans son ouvrage paru en 2015, Les Désarrois d’un fou de l’État, Pierre Birnbaum, historien et sociologue français, professeur à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris, exprime sa désillusion face au délitement des institutions, lui qui fut un chantre de la République. Cette fragilisation a d’abord été ressentie par les Juifs qui ont vécu en direct dans certaines banlieues la montée de l’islamisme, ainsi que l’antisémitisme traditionnel de la droite relativement amoindri. C’est Georges Bensoussan qui republie en 2017 Les Territoires perdus de la République, sorti en 2002, sous le titre Une France soumise en écho au livre de Michel Houellebecq. Il y a en France, à l’heure actuelle, un problème évident de liberté de la parole quant à l’Islam. Alain Finkielkraut et Pierre-André Taguieff notamment en font les frais dans les médias et dans l’espace public subissant des pressions très fortes de la part d’associations qui les accusent d’islamophobie face aux juges.

« Être Juif en France, ce n’est pas une identité, il n’y a pas d’essentialisme. Être juif cela ne veut rien dire »

Ce désenchantement touche-t-il l’ensemble des populations d’origine juive ?
L.P : Selon le point de vue du sociologue, il faut prendre en compte plusieurs facteurs. On n’est pas seulement juif, on appartient à un réseau social, à une hiérarchie sociale, à un niveau d’éducation et de compétences… Être Juif en France, ce n’est pas une identité, il n’y a pas d’essentialisme. Être juif cela ne veut rien dire. L’individu est pris dans un système social où la perception de l’identité est différente selon certains critères. Aussi l’attachement à la France est variable selon les générations et cela ne vaut pas seulement pour les Juifs. Quand on parle du délitement des institutions et de l’identité nationale cela concerne tout le monde. Les jeunes en France, par exemple, ne se sentent pas beaucoup concernés par la question nationale et par l’identité française. C’est une génération à qui l’on a appris leurs droits mais jamais leurs devoirs. Les Juifs d’Afrique du nord se sont sentis français dès qu’ils sont arrivés au moment de la décolonisation, les Juifs algériens l’étant déjà par le décret Crémieux. Il y a toujours eu cet ancrage lié à la Révolution française. On connaît l’attachement des Israélites du XIXème siècle à la France et leur patriotisme. Évidemment, la bourgeoisie juive reste très attachée à la République, elle qui a su bénéficier du système intégrateur. Ils se sentent français avant tout, d’autant qu’ils ont été sécularisés. Selon moi, la religion reste et demeure être un refuge identitaire notamment au sein des populations fragilisées.

Les années 2000 marquent-elles une rupture pour les Juifs de France ?
L.P : Il est clair que cette rupture est très visible, elle est mise en avant par les médias, la communauté, les discours et même par l’intervention de l’État d’Israël à son plus haut niveau. Cette rupture ne concerne encore qu’une minorité mais elle risque de s’amplifier au vue de l’avenir politique dans le pays. La vraie question se pose vis-à-vis de l’Islam radical mais aussi et surtout dans ce que certains nomment « le vivre ensemble » dans une situation économique qui ne favorise pas l’intégration et la cohésion sociale. De ce fait, on se trouve être dans une situation d’attente de ce qui va se passer…

Laurence Podselver, Retour au judaïsme ? Les Loubavitch en France, Paris, Odile Jacob, 2010