C’est un projet déjà évoqué par Théodore Herzl dans son utopie sioniste “Altneuland” en 1902. Sauver la Mer Morte, en péril d’extinction, fait partie des priorités nationales d’Israël. Voilà que, depuis quelques années, ressurgit le projet d’un canal reliant la Mer Rouge à la Mer Morte. Celui-ci pourrait servir de moteur pour la coopération régionale, mais aussi de levier pour un renouveau des négociations entre Israéliens et Palestiniens.

 

“Malheureusement dans notre région, ce n’est pas tous les matins que nous avons de bonnes raisons de sourire. Ce matin, nous en avons ».En cette matinée du 13 juillet dernier, Tza’hi Hanegbi, ministre de la Coopération régionale est justement tout sourire. Dans cette salle d’apparat de l’hôtel King David de Jérusalem, il est assis aux côtés de Jason Greenblatt, envoyé spécial de Donald Trump dans la région, et de Mazen Ghonaim, directeur de l’Autorité de l’eau palestinienne. Face à eux, une foule de journalistes venus boire leurs paroles. Il faut dire que si les sourires se lisent sur tous les visages, c’est parce que les trois hommes sont venus annoncer la signature d’un accord portant sur la vente future par Israël à l’Autorité palestinienne de 32 millions de mètres cube d’eau désalinisée par an. Et cela dans le cadre d’un projet tripartite entre Israël, l’Autorité palestinienne et la Jordanie. Et Jason Greenblatt d’enfoncer le clou : “Nous sommes fiers de cet accord, et espérons que ce ne sera qu’un début ».

Si cet accord est important, ce n’est pas seulement parce qu’il représente le premier succès diplomatique de l’administration Trump dans la région, mais surtout car il était indispensable au financement de la partie jordanienne par des états tiers de ce que décrit le ministre Hanegbi comme « le projet le plus important, le plus ambitieux jamais initié dans notre région ».

Ce projet, parfois appelé “canal Mer Rouge – Mer Morte”, ou selon la transcription de l’appellation en hébreu le “Canal des mers” (תלע‬ת הימם), est en fait plus qu’un simple canal. Il s’agit bien d’un ensemble d’initiatives dont les triples objectifs ont été énoncés dans un rapport publié par la Banque mondiale en janvier 2013. Premièrement, « sauver la Mer Morte d’une dégradation environnementale ». Un lac d’eau salée, dont la salinité est de 27.5% (entre 2 et 4 % pour l’eau de mer), et dont le niveau baisse dangereusement. De source officielle israélienne, la Mer Morte a perdu un tiers de son volume en seulement cinquante ans. Chaque année, son niveau baisse de 1m45. Entre une surexploitation des eaux du Jourdain, mais aussi des industries d’extractions de potasse, les autorités israéliennes, comme jordaniennes, prennent conscience qu’il est temps d’agir. Le deuxième objectif fixé par la Banque mondiale : désaliniser de l’eau de la Mer Rouge grâce à l’installation future d’une usine au nord d’Aqaba, dans le sud jordanien, la Jordanie ayant vu sa population fortement augmenter ces dernières années, avec la présence de près de 700 000 réfugiés syriens sur son territoire (20% de sa population). La Jordanie aussi, qui est classée comme l’un des pays où l’état de stress hydrique est le plus ressenti au monde, avec seulement 94 mètres cube d’eau douce par habitant en 2014. Ce projet de désalinisation devrait donc principalement profiter aux sujets du Royaume Hachémite, assoiffés de technologies israéliennes, notamment dans le domaine de l’osmose inverse. Autres gagnants de ce projet, les Palestiniens donc, qui devraient pouvoir acheter à un tarif préférentiel 32 millions de mètres cubes annuels (22 pour les habitants de Cisjordanie, 12 pour les Gazaouis). Enfin, troisième objectif émis par la Banque mondiale, et accepté par les parties : « Construire un symbole de paix et de coopération au Moyen-Orient ». Comme l’a dit Tza’hi Hanegbi lors de la conférence de presse, « l’eau peut conduire à une coopération, au lieu de provoquer de nouvelles tensions ». Car il ne s’agit pas seulement de se répartir les fruits de cette entreprise, mais bien de gérer ensemble le bon fonctionnement de nombreuses infrastructures et usines sur le long terme. Une co-opération qui pourrait servir de base commune pour élargir la vision à long terme du développement de cette région frontalière.

Si les études de faisabilité de la Banque mondiale ont étudié plusieurs éventualités et parcours, celui retenu par les parties lors de la signature d’un mémorandum d’entente le 9 décembre 2013 à Washington est plutôt simple. Plutôt qu’un canal, il s’agit en fait d’une conduite souterraine longue de 180 kilomètres qui traversera le Wadi Araba, côté jordanien. Il s’agit de pomper 2000 millions de mètres cube par an de la Mer Rouge (à Aqaba). Cette eau sera donc conduite vers la future usine de désalinisation, au nord de la station balnéaire. Là, 80 millions de mètres cube d’eau deviendront donc potables.

Entre 30 et 50 millions seront impartis à Israël, et 30 millions environ à la Jordanie. Israël s’engage par ailleurs à fournir 50 millions de mètres cube d’eau puisés dans le lac de Tibériade. Quant aux rejets de cette usine, principalement de la saumure, ils seront rejetés plus au nord, dans la Mer Morte. Coût total estimé de l’opération (appelée phase 1) : 1.2 milliard de dollars, selon le ministère de la Coopération régionale. Un financement sur la base du partenariat public-privé (PPP). L’an dernier, un appel d’offre a déjà été lancé, et selon les prévisions, le projet pourrait être opérationnel dès 2021.

Mais ce projet n’est pas du goût de tout le monde, et fait même hurler les écologistes, qui doutent de son efficacité, et de ses conséquences pour l’écosystème de la Mer Morte. Selon Gidon Bromberg, président de l’association israélo-palestino-jordanienne Ecopeace, la quantité d’eau rejetée dans la Mer Morte serait insignifiante. Cela n’ajouterait qu’un centimètre par an au niveau de la mer. Pas de quoi réellement couvrir la baisse annuelle de 1.5 mètre. Par contre, les effets du rejet de saumure pourraient, toujours selon Ecopeace, radicalement changer la composition des eaux, notamment à cause du fort taux de concentration en sulfates. Ce qui entraînerait à la surface la formation d’une couche de matière laiteuse due à du gypse cristallisé. L’organisation écologique avertit aussi des risques de fuites de la canalisation souterraine. N’oublions pas que son parcours suit la faille sismique syro-africaine. Une fuite de saumure dans le sous-sol de la vallée de l’Arava pourrait se révéler catastrophique pour les kibboutzim de la région. Enfin, le coût estimé de la construction de ce méga projet pourrait se révéler prohibitif. Mais dans un Moyen-Orient instable, un projet de coopération d’une telle importance est toujours le bienvenu. Même si, pour qu’il voit le jour, chacun devra mettre de l’eau dans son vin.


ISRAËL FACE À UNE PÉNURIE D’EAU

Cela fut une source de fierté nationale : notre indépendance en eau. Mais peut-être avons-nous trop pavoisé ?
La sécheresse endémique à laquelle est confronté l’État hébreu depuis les quatre dernières années commence à sérieusement inquiéter. « Personne ne pouvait imaginer que nous serions confrontés à une séquence d’années arides comme celles-ci, parce que ce n’était jamais arrivé auparavant » a déclaré Uri Schor, porte-parole pour l’Autorité de l’Eau d’Israël, à la fin du mois d’octobre.
Et pour cause, le lac Kineret devrait atteindre son niveau historique le plus bas avant l’arrivée des pluies de l’hiver et ce, en dépit d’une réduction significative du pompage de ses eaux au cours des derniers mois. En parallèle, les sources aquifères (l’autre source principale d’eau douce) sont proches des niveaux qui les rendront salées…
Une situation à laquelle les usines de dessalement, ultra sollicitées récemment, ne semblent plus pouvoir apporter de réponses…
Parmi les solutions proposées :
-La réduction de consommation d’eau (pouvant aller jusqu’à 50% dans certaines zones) qui suscite l’opposition des agriculteurs, car déjà confrontés à des restrictions importantes.
La construction d’une nouvelle usine de dessalement pour la coquette somme de 400 millions de dollars au minimum.
Enfin, la construction de nouveaux réservoirs destinés à recueillir les eaux de pluies pourrait également être envisagée dans le cadre d’une solution à moyen terme. Cout de l’opération : 60 millions de dollars.


D’ICI 2050, LA DEMANDE EN EAU DEVRAIT AUGMENTER DE 55 %

Non seulement sous la pression d’une population croissante (la Terre comptera alors 9,5 milliards de personnes), mais aussi parce que la consommation s’envole. Les besoins de l’industrie devraient exploser de 400 % d’ici-là. Quant au secteur agricole, ses prélèvements actuels ne sont pas soutenables, estiment les experts. Entre 1961 et 2009, les terres cultivées se sont étendues de 12 %, tandis que les superficies irriguées augmentaient de 117 %.


« Y aura-t-il demain assez d’eau pour tous sur notre planète ?

Théoriquement oui, mais il est  urgent de changer radicalement la façon de l’utiliser et de la partager », prévenait l’Organisation des Nations unies (ONU) dans son rapport annuel 2015 sur l’or bleu. Sinon, au rythme actuel, « le monde devra faire face à un déficit hydrique global de 40 % » dès 2030, écrivent les experts du Programme mondial des Nations unies pour l’évaluation des ressources en eau.