Le 13 mai 2017, c’est en lisant cette annonce qui s’inscrit sur leur petit écran : « Notre diffusion a pris fin. 1968 – 2017 » que des millions d’Israéliens disent un dernier au revoir, émus, à leur plus vieille chaîne de télévision. Le lendemain, au matin, ils découvrent les premières émissions de « Kan ». Cette nouvelle entité publique de radio et télédiffusion remplace l’IBA (Israel Broadcasting Authority) qui les accompagnait depuis des décennies sur les ondes de l’emblématique radio Kol Israël et de la première chaîne de télévision, Aroutz 1. Pour beaucoup, une page s’est tournée avec nostalgie. Toutefois, cette refonte de l’audiovisuel public ne se sera pas faite sans heurts. En effet, ce n’est qu’à l’issue d’une saga politique remontant à 2014 que le sort de l’IBA sera brutalement tranché par un vote du Parlement. Retour sur les faits.

Tout commence le 29 juillet 2014 lorsque la Knesset adopte une loi démantelant l’Institut public de radiotélévision (IBA) qui gère la radio publique israélienne lancée en 1935 par les autorités britanniques mandataires sous le nom de ‘Palestine Broadcasting Service’ qui devient ‘Kol Israël’ en 1948 lors de la création de l’État juif, et la première chaîne de télévision qui voit tardivement le jour en 1968. Le Parlement décide de la remplacer par une structure plus moderne baptisée «Kan».

Benyamin Netanyahou, qui monopolise à l’époque le portefeuille de ministre des Communications – en plus de celui de Premier ministre – soutient ce projet de loi. Avec un budget de 220 millions d’euros par an pour un effectif démesuré de 1500 personnes et une audience au ras des pâquerettes, l’IBA, jugé trop désuet, est à bout de souffle. Ce remplacement vise donc, officiellement, à dynamiser un service en voie d’extinction, et surtout à regagner le terrain perdu face aux chaînes privées. Mais Netanyahou, décrit comme « obsédé par les médias et leur hostilité » – dixit le journaliste Ben Caspit – est soupçonné de vouloir mettre les médias au pas. Se rendant cependant compte que la nouvelle entité risquerait de lui être encore moins favorable, le Premier ministre fait volte face en mars 2017 et décide de défendre une simple réhabilitation de l’IBA. Le ministre des Finances, Moshe Kahlon, s’oppose alors avec virulence au revirement du Premier ministre, estimant qu’il équivaudrait à jeter l’argent public par les fenêtres. Le ton monte et Netanyahou menace de provoquer des élections anticipées si le ministre des Finances ne cède pas. Et celui-ci cède…

Au terme de négociations tendues, les deux hommes aboutissent fin mars à un accord programmant le remplacement de la chaîne publique par l’Israeli Public Broadcasting Corporation (IPBC), appelée aussi Kan, au 15 mai.  Mais nouveau rebondissement le mardi 9 mai à 20 heures, l’émission d’information de la télévision publique israélienne (Aroutz 1), diffusée depuis quarante-neuf ans, se conclut de façon dramatique. « Nous allons retransmettre ce soir notre dernier journal télévisé », tente d’articuler la présentatrice vedette de l’émission d’information Mabat, Geoula Even, qui avec des sanglots dans la voix, interrompt son flash pour relayer ce communiqué qui vient de lui parvenir. Et de poursuivre, en sanglots : « Je souhaiterais remercier tous ceux qui ont travaillé pendant ces années avec tant de professionnalisme ». Le bouleversement est à son comble. Et pour cause ! Ce n’est qu’une heure plus tôt que l’équipe rédactionnelle apprend qu’elle vit ses derniers instants. Quelques instants plus tard, journalistes et techniciens se regroupent devant les caméras et prennent la parole à tour de rôle, improvisant des adieux qu’ils concluent en entonnant l’HaTikva. Mais au lieu de lancer une nouvelle chaîne moderne remplaçant Aroutz 1, le gouvernement décide par une loi entérinée par la Knesset dans la nuit de mercredi 10 à jeudi 11 mai, à 3 heures du matin, que le radiodiffuseur public israélien sera désormais scindé en divisions de l’information et de la non-information.

Radio Kol Israel ©DR

Le 14 mai 2017, radio Kol Israel et Aroutz 1, connues sous le nom de « reshet HaShidour », laissent place à la nouvelle structure médiatique d’État : KAN qui reprend sa chaîne de télé et ses huit stations radio. Kan chapeaute tous les programmes de la chaîne de télé et ceux des six stations de radio non liés à l’actualité. Les infos sont traitées par un service politiquement indépendant composé de 240 des centaines de journalistes et techniciens de l’ancien groupe.

Cette nouvelle structure se voulant plus économe, elle ne fait travailler qu’un peu moins de 900 personnes. Son fonctionnement est modernisé grâce à l’ancrage de ses radios et télévisions dans l’ère du numérique. Autre point fort : les responsables politiques n’auraient que très peu d’influence dans la nomination des chefs éditoriaux !

©DR

La télévision publique n’est plus Aroutz 1 mais Aroutz 11 et les locaux ont été – temporairement –  transférés de Jérusalem à Tel-Aviv pour la radio et Modiin pour la télévision.

Notons toutefois que la fermeture d’IBA a projeté des centaines de journalistes israéliens chevronnés dans l’inconnu, des radiodiffuseurs aux producteurs en passant par les techniciens. Beaucoup d’entre eux sont des personnes relativement jeunes ayant des familles à charge qui se sont retrouvées subitement au chômage ou à la retraite anticipée.

Aaron Levy


Ben Caspit ©DR

Le journaliste Ben Caspit, reconnaît dans le quotidien Maariv  que la chaîne Aroutz 1 périclitait depuis longtemps, la qualifiant de « dinosaure avec deux mille employés, qui coûte des milliards et qui recueille 3 % d’audience les bons jours ».

 

 


©DR

L’IBA
Nombre d’Israéliens ont grandi avec cette vénérable institution, où ont œuvré les grands noms de l’audiovisuel, visionnant leurs premières images en couleurs sur ce qui était alors la chaîne unique. La chaîne bien que déficitaire était pourtant riche de nombreux journalistes reconnus ayant participé à la formation civique de générations entières d’Israéliens.


Depuis 1965, tout foyer israélien possédant une télévision devait payer une redevance annuelle pour financer l’IBA.
Aujourd’hui, son montant est de 345 shekels par an.