►►► DOSSIER ISRAËL ET L'EAU (16 pages)

Essentielle à toute vie humaine, l’eau l’est tout spécialement en Israël, le pays éclos du désert. Que ce soit pour des raisons géo- politiques, économiques, historiques ou sanitaires, l’eau est au cœur de tout. LeMag’ vous explique pourquoi...
  • L'OR BLEU, NERF DE TOUS LES CONFLITS (p.30)
  • EAU MINÉRALE VS EAU DE ROBINET (p.32)
  • LA MER MORTE RESSUSCITÉE (p.36)
  • RÉGIES D’EAU : UNE ÉMISSION TV SE BAT CONTRE DES MAGOUILLES À L’ÉCHELON NATIONAL (p.40)

La vie c’est l’eau, et l’eau c’est la vie. Mais l’eau, c’est bien souvent aussi, la guerre. Aaron Wolf, chercheur en géographie dans l’Oregon, a voulu savoir combien de conflits dans le monde avaient pour origine des disputes liées à l’eau. Ses résultats sont sans appel : entre 1950 et 2000, on dénombre en moyenne 30 litiges par an, la plupart réglés à l’amiable. 21 conflits ont débouché sur des opérations militaires. Sur ces 21 conflits, 18 concernent Israël. Des chiffres qui rappellent l’un des facteurs au cœur des stratégies de l’État hébreu: l’eau, à tout prix.

Retour en arrière : Nous sommes en 1953, non loin du pont des “filles de Jacob”. Un passage stratégique pour enjamber le Jourdain, à quelques kilomètres de Rosh Pina. Il y a moins de cinq ans, lors de la Guerre d’Indépendance, ce modeste pont en pierres fut l’objet d’âpres combats entre la nouvelle armée de Tsahal et les soldats syriens, descendus du plateau du Golan. Les Syriens parviennent à reprendre le contrôle du pont, et conquièrent même le petit village israélien de Mishmar Hayarden. Mais, début juillet 1948, l’opération Brosh permet de limiter la conquête par les troupes syriennes de toute la Galilée Orientale. Il faudra ensuite attendre l’année suivante, le 20 juillet 1949, pour que Syriens et Israéliens signent un accord de cessez-le-feu. De tous les voisins d’Israël, les Syriens seront les plus “durs en affaires”. Au cœur de cet accord, on tente de régler les conflits hydrauliques entre les deux pays. Dans cette région où l’eau est une denrée rare, chacun tente de tourner les accords en sa faveur. Cet accord, justement, prévoit une zone démilitarisée le long du fleuve Jourdain. Dans le texte, il est écrit que les deux États s’engagent à appliquer la normalisation de la vie civile dans cette zone démilitarisée. Sauf que, entre le texte et ses applications, il y a des différences. La Syrie décide d’une application statique des accords. Pour Damas, la région est devenue un musée, rien ne doit bouger. Mais pour Israël, ce pays à l’état de nourrisson, la normalisation, c’est le développement. Au nord, au sud, à l’est à l’ouest, on s’installe. Et le Premier ministre David Ben Gourion fait du développement du Néguev une priorité nationale. Alors on esquisse le projet d’Aqueduc national (Ha’movil Ha’artzi). Un système de canaux et de pompes pour mener les eaux du Jourdain jusque dans le désert du Néguev. Première étape, essentielle dans ce projet : le canal de déviation (Taalat Ha’atya). Ce canal devra dévier les eaux du Jourdain en aval du Pont des filles de Jacob. Une partie sera stockée dans la retenue d’Eshkol ; l’autre sera utilisée pour produire de l’électricité hydraulique. Le 2 septembre 1953 débutent donc les travaux et les engins de chantiers pénètrent dans la fameuse zone démilitarisée. La réaction syrienne ne se fait pas attendre : des tirs de mortiers obligent les ouvriers israéliens à faire marche arrière. Finalement, le plan est abandonné, et on pompera les eaux depuis le Lac de Tibériade, tant pis pour l’énergie hydroélectrique.

Mais les Israéliens ne sont pas les seuls à tenter de s’accaparer les précieuses eaux du Jourdain. En septembre 1964, deux mois seulement après la mise en service de l’Aqueduc national, c’est la Syrie qui décide à son tour de mettre en place un système de déviation de deux des affluents du Jourdain. Le Comité Arabe, réuni au Caire décide de dériver les rivières Hasbani (Snir en hébreu), et Panias (Banias ou Hermon en hébreu). Surgies des entraves du Mont Hermon, ces deux modestes cours d’eau sont les principales sources d’alimentation du Jourdain. Plus au sud, les Jordaniens eux, dérivent les eaux du Yarmouk. Au total, cela prive les Israéliens de plus d’un tiers du débit du Jourdain. Tsahal réplique en bombardant les positions syriennes et libanaises, et le 14 juillet 1966, l’armée de l’air bombarde les tractopelles syriens. Mais ce ne sera qu’au terme de la Guerre des Six jours en 1967 qu’Israël s’emparera définitivement du plateau du Golan et du mont Hermon, lui assurant une domination entière sur les précieuses rivières. 1967 marque aussi la victoire totale de Tsahal, et en plus du Golan au nord, Israël fait aussi la conquête de la Judée-Samarie, et de ses importants aquifères souterrains. La même année, l’État juif déclare les eaux de Judée Samarie “ressource stratégique sous contrôle militaire”. Tout puit ou forage entrepris par les particuliers y est donc totalement interdit. En 1982, la société nationale des eaux Mekorot commencent à gérer les trois principales nappes aquifères de ces ‘territoires disputés’. Des eaux qui s’écoulent vers les plaines du Sharon et du Dan, et qui permettent ainsi de satisfaire 40% de la consommation israélienne. Et alors que les Palestiniens n’ont de cesse de dénoncer les inégalités de traitement, en septembre 1995 sont signés les accords intérimaires d’Oslo II portant sur les questions environnementales. Un Water Joint Committee est créé, mais la question de la création d’infrastructures reste sous le joug israélien. Les experts en hydrologie s’accordent à dire qu’une meilleure entente entre Israéliens et Palestiniens au sujet de l’eau, doublée d’une rénovation des canalisations pourrait largement améliorer la situation en Judée Samarie. Car parmi les raisons expliquant la pénurie d’eau côté palestinien figure le taux de fuite des canalisations qui s’élève à 40% (10% chez les Israéliens), et ceci à cause de réseaux plus que vétustes. Côté jordanien, le Traité de paix signé en 1994 prévoit une collaboration sur la question de l’eau. Israël accepte que la Jordanie puise chaque année dans le Jourdain 50 millions de m³, et lui reconnaît la propriété de 75% du débit du Yarmouk. Le comité ad hoc fonctionne bien, et les projets en communs se multiplient, surtout ces dernières années, depuis la forte envolée du stress hydrique dans le royaume Hachémite.

Et si l’eau, le nerf de la guerre au Moyen-Orient, cessait de se trouver au cœur des stratégies israéliennes (appelées aussi hydro-stratégie)? Non, ce n’est pas de la science-fiction, mais un changement en passe de devenir réalité. Car la technologie israélienne permet à présent de désaliniser de l’eau de mer. Grâce à cinq usines fonctionnant par osmose inverse, près de 75% de la consommation israélienne vient de l’eau désalinisée (contre seulement 30% en 2010). Autre exploit technologique : le recyclage des eaux usées. Israël devient le numéro un mondial et recycle 86% de ses effluents, ce qui permet l’irrigation abondante dans l’agriculture. Désormais, le facteur eau n’est plus le barrage de tout futur accord de paix, que ce soit avec les Palestiniens, mais aussi avec les voisins arabes. Au contraire, dans un contexte de rapprochement de l’axe sunnite, l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe sont très demandeurs du savoir-faire technologique israélien dans le domaine du Water-tech. Ce qui pourrait largement changer la donne dans cette région semi-désertique.  Bref, la paix dans la région, cela pourrait bientôt ne pas être la mer à boire !