Enfant caché pendant la guerre par un couple belge, Nathan Diament enquête aujourd’hui sur ces héros de l’ombre qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs.

Nous sommes dans les années soixante. La Shoah est encore un sujet tabou mais le jeune Etat d’Israël attribue la plus grande des reconnaissances aux sauveurs de la famille de Nathan Diament. Celle de ‘Juste parmi les Nations’. Une distinction dont Nathan devient familier puisque lui-même va siéger, près de soixante ans plus tard, à la Commission qui attribue le fameux titre, à Yad Vashem. Pour ce survivant, la boucle est bouclée…

Dans quel contexte voyez-vous arriver la Seconde guerre mondiale ? 

Nathan Diament : Mes parents sont tous deux originaires de Pologne, mais nous vivons en Belgique. Nous sommes trois enfants, trois garçons. J’ai un frère ainé et un frère cadet. Nous assistons à la montée du nazisme et en 1940, aux évènements effrayants de la conquête de la Belgique par l’Allemagne. Mon père décide alors que nous devons fuir, comme de nombreux autres Belges, vers la France. Mes parents, mon jeune frère et moi arrivons au bout de quelques jours à Paris mais mon frère ainé, quant à lui, reste en Belgique. Après nous avoir trouvé un logement, mon père, très inquiet, y retourne pour tenter de le retrouver. C’est à ce moment-là que nous sommes pris et emprisonnés dans un camp d’internement en France, ma mère, mon jeune frère et moi-même. Lorsque mon père revient, il trouve une maison vide. Apres quelques recherches, il apprend où nous sommes retenus en captivité et réussit à soudoyer les gardes. C’est la première fois où nous sommes sauvés…où nous échappons à la déportation.

C’est en 1942 que nous avons tous réellement été cachés. Mon frère cadet, dans une famille de paysans dans le nord de la Belgique. L’ainé est allé vivre en pension. Mes parents se sont cachés dans un appartement, un peu comme Anne Frank… Quant à moi, j’ai trouvé refuge auprès d’une famille aristocratique francophone, à Gand,  chez qui je suis resté pendant deux ans.

Comment se déroule votre sauvetage ?

En 1942, près d’un million de Belges sont déjà partis. Ils se sont enfuis en France. Et la situation s’est aggravée lentement pour les Juifs. Cette année-là, l’étoile jaune est devenue obligatoire pour les enfants, dès l’âge de six ans. Mes parents décident donc de nous cacher. Mon plus jeune frère trouve refuge chez un couple de paysans, et moi, je suis caché grâce à une femme qui s’appelle Andrée Geulen. Elle fait partie d’un réseau qui a réussi à cacher plus de trois mille enfants en Belgique. Ils ont presque tous survécus… Voici comment cela se déroule : la mère emmène l’enfant à la gare et le laisse sur place. Cette femme, ou l’une de ses collaboratrices, le récupère, le met dans un train et le transfère dans une autre ville. Ma mère agit donc de la même manière. Elle me laisse à la gare et cette femme, Andrée Geulen, me met dans un train en direction de  Gand. Je suis alors âgé de quatre ans. Là-bas, on me place dans une maison avec d’autres enfants. Arrivent alors M. et Mme Brunin… Lui est un grand avocat en Belgique. Je garde encore cette image de leur arrivée : ils portent tous les deux des imperméables et tiennent un chien. Ils me demandent gentiment : « Veux-tu venir chez nous ? ». Je leur réponds : « Peut-être, pour un petit moment… ». Plus tard, ils m’ont raconté que lorsque je suis arrivé, j’avais juste une brosse à dents dans ma poche… et je m’appelais Albert Dumont…

Vous avez donc changé d’identité…

Oui. A mon arrivée, on m’avait demandé quel était mon prénom et j’avais donné ce nom-là. Je n’ai jamais prononcé mon vrai nom pendant la guerre. Comme tous les autres enfants cachés… On nous disait : « A partir de maintenant, vous avez un autre nom ». Et nous n’avons pas trahi ce nom…

J’arrive donc chez la famille Brunin, avec cette brosse à dents et quelques timbres de ravitaillement obtenus par l’intermédiaire de ce réseau. Ils racontent à leurs connaissances que je suis un enfant qui vient d’une famille ayant subi les bombardements. Mais la mère de M. Brunin prend peur à mon arrivée et leur dit: « C’est dangereux, ne laissez pas l’enfant ici. Vous mettez en danger toute la famille ». Mais au bout d’un certain temps, elle m’accepte. Je suis resté chez eux deux ans.

Comment vivez-vous cette période ?

D’une manière formidable… J’ai des photos de ma famille, et les Brunin me conseillent de les placer à coté de mon lit. « Tu peux ainsi raconter tous les soirs à tes parents ce qui s’est passé durant la journée », me disent-ils. Ils avaient cette intelligence-là.  A l’époque, c’était tout de même très spécial. Tout le monde n’était pas fin psychologue ! Je passe donc ces deux années du mieux possible, et grâce à eux, j’apprends le français, étant donné qu’on ne peut pas m’envoyer à l’école. Les enfants peuvent découvrir que je suis juif. Chez les garçons il y avait ce problème, aller aux toilettes dans une école pouvait se révéler très risqué… Mme Brunin me donne donc elle-même des cours de français et elle me lave tous les soirs. Deux domestiques s’occupent de la maison mais elle ne leur confie jamais cette tâche-là. Elle a bien trop peur d’une dénonciation. La majorité des personnes arrêtées, familles ou enfants, ont été dénoncées.

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De gauche a droite : Didi Collier, cousine de Ginette Brunin, Ginette Brunin, Nathan Diament, Didier Brunin et Lucien Brunin

 « Je n’ai jamais prononcé mon vrai nom pendant la guerre. Comme tous les autres enfants cachés… On nous disait : « A partir de maintenant, vous avez un autre nom ». Et nous n’avons pas trahi ce nom…« 

Que se passe-t-il ensuite ?

Vers la fin de la guerre, ma mère tient à me voir. Elle est très pessimiste : « C’est la fin, nous allons être arrêtés, nous savons que tous les Juifs vont être rapidement arrêtés. On voudrait voir si notre enfant est entre de bonnes mains ». On lui permet donc de venir. Elle fait le voyage de Bruxelles à Gand via des tramways, parce qu’elle a peur de prendre le train, et après tout un voyage bien compliqué, elle arrive pour constater que je suis très heureux. Monsieur Brunin lui dit : « S’il vous arrive quelque chose, nous l’adopterons. » Ma mère lui répond alors : « Que va-t-il se passer ? » et il a cette phrase pour la réconforter : « En juin, il va y avoir le débarquement. Gardez courage ». Mais il n’est sûr de rien à ce moment-là. Personne ne sait. Il n’empêche, quand mes parents apprennent cela, ils savent désormais que la fin de la guerre se rapproche. Et cela les  soulage… C’est ce que m’a raconté ma mère bien plus tard. Et en effet, le débarquement a lieu ! Quelques mois plus tard, c’est la fin de la guerre, Caen est libérée, Bruxelles aussi. Ma mère demande à ce que je sois gardé encore quelques mois, le temps d’installer notre nouvel appartement. Je reviens alors à la maison… L’une des images que je garde de mon retour est celle-ci : il y a un garçon qui m’accueille avec mon père à la gare, et qui me dit « Je suis un ami de la famille ». Lorsqu’on arrive à la maison, il s’avère que c’est mon frère plus âgé. Un peu plus tard, mon petit frère nous rejoint. Il est dans un coin, bien habillé, et il ne parle que le flamand. Parce qu’il a été caché chez des Flamands ! Et aucun d’entre nous ne peut communiquer avec l’autre ! Ce sont des images qui restent. La mémoire est faite souvent d’instantanés. Il y a des souvenirs que l’on raconte, et puis il y a des images qui restent gravées. Et moi, je garde l’image de cet enfant avec qui on ne peut pas parler.

Comment votre famille s’est-elle « accommodée » avec le passé ? Vous arrivait-il d’évoquer cette période avec vos parents ?

Plus tard, nous ne leur avons pas posé de questions. On ne voulait pas rouvrir des blessures et eux se taisaient. Ce silence de notre famille,  je l’ai retrouvé aussi chez les autres. J’ai mon frère plus âgé qui est tombé à la guerre de Kippour. On ne lui a jamais demandé, de son vivant, comment il avait été caché. On était tous les trois toujours ensemble mais on n’en a jamais parlé entre nous. On essaie actuellement de faire des recherches pour savoir où il était réfugié pendant la guerre. Mais il y a eu, avant cela, ce silence qui a perduré, jusqu’au procès Eichmann. Et puis, avec le procès, les gens se sont mis à parler. Il y a eu, à ce moment, un changement énorme.

« C’est cela qui, en définitive, est extraordinaire : ce sont des Justes mais ils sont aussi, pour nous, une deuxième famille« 

Comment avez-vous vécu le fait que votre famille ait témoigné et que ces Justes aient reçu une distinction ?

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Cérémonie au Consulat Belge à Jérusalem en l’honneur des Brunin reçus à Yad Vashem pour planter un arbre dans la forêt des Justes

Le fait d’avoir été sauvés par trois familles non juives, qui ont reçu le titre de ‘Justes’, fait véritablement partie de notre histoire personnelle. Nous sommes l’une des rares familles de Belgique dont tous les membres ont été sauvés, qui se sont retrouvés après la guerre. Mes parents et leurs trois fils. Nous nous sommes retrouvés à la fin de cette période et mes parents ont décidé, en 1949, de partir en Israël. Les années 60 ont vu le début de la reconnaissance des ‘Justes’ par Yad Vashem… On a fait alors la demande, et trois ‘Justes’, appartenant aux familles qui nous ont cachés, ont été reconnus pour avoir sauvé plusieurs de nos proches en Europe. Un lien fort s’est créé puisque nous avons toujours gardé contact avec la famille Brunin. Ils sont venus en Israël, nous nous sommes retrouvés lors des mariages, des décès et à différentes occasions. Juste après la guerre, ils ont eu une fille, Régine, avec qui j’ai étudié plus tard en Angleterre et en France. Nous avons réellement gardé d’excellents contacts et c’est cela qui, en définitive, est extraordinaire. C’est le fait qu’ils soient des ‘Justes’ mais aussi, une deuxième famille. La majorité des gens ont perdu des proches. Ma mère a perdu toute sa famille en Pologne. Toutefois, d’une certaine manière, j’ai gagné une famille. Et maintenant, mes enfants sont en contact avec leurs enfants.

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La petite-fille de Lucien et Ginette Brunin, Florence, pose avec Nathan Diament à côté d’un arbre planté à Yad Vashem en 1995 sous le nom des Brunin, le couple qui a reçu le titre de «Justes parmi les Nations».

Faire parti de la Commission pour l’attribution du titre de ‘Juste’ à Yad Vashem doit avoir quelque chose d’émouvant pour vous. Une commission qui a reconnu le mérite de ces gens qui ont sauvé votre famille…

En effet, c’est très émouvant. Yad Vashem est, en quelque sorte pour moi, un retour aux sources.