Pierre Arditi et Daniel Russo « La première fois, il y a de cela trente ans, quand l’avion a survolé Tel-Aviv, j’ai pleuré ! »

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Le trac. C’est lui qui s’impose quand le duo Arditi/Russo s’avance vers moi, dans ce café mitoyen du théâtre Antoine. Ils sont souriants, mais on les sent aussi très concentrés. Après notre rendez-vous, ils iront répéter la pièce qu’ils ont jouée près de tant de fois l’an dernier et qu’ils viennent prochainement présenter au public israélien: ‘L’être ou pas’, la comédie caustique et profonde de Jean-Claude Grumberg, s’interrogeant sur l’identité juive et l’antisémitisme.
Je leur raconte mon petit stress. Inutile de mentir à des acteurs qui sont capables de détecter l’humeur d’une salle de 800 personnes… Rassurants, ils me font rire, se lancent des vannes comme de jeunes collégiens. Ils sont incroyablement drôles. Le duo fonctionne, à la ville comme sur la scène. Rencontre.

leMag’ : Pierre Arditi et Daniel Russo, alors, vous l’êtes ou pas ?!
P.A : Je crains que nous le sommes… Mais l’un de nous deux fait comme s’il ne l’était pas…
D.R : C’est moi qui fais comme si je ne l’étais pas…

Évidemment on parle ici d’être ou de ne pas être juif…
P.A : Oui, et il parait qu’il y aurait 5700 façons de l’être !! Et encore, le type qui dit cela n’est pas encore arrivé au bout des hypothèses possibles ! Grumberg s’amuse avec cette idée et balaye tous les poncifs et lieux communs, les idées reçues et mal reçues surtout qui touchent à l’identité juive, à ce qu’est un Juif.  J’incarne un homme juif qui donne la réplique à son voisin qui est non-juif, mais qui l’est au fond. Les décalages sont très amusants.
D.Russo :  Oui, je suis ce personnage, un peu traumatisé par son épouse qui s’intéresse au judaïsme, qui, apprenant que son voisin est juif, va lui poser des questions. Ces échanges se passent dans un escalier. C’est une manière de lutter contre les préjugés. Cette pièce est une récompense, car elle parle de la paix. De la paix entre Juifs et non-Juifs. Mon personnage, limite antisémite, va faire un lent cheminement lui permettant de trouver une tranquillité d’esprit, mais je ne vous dis pas tout… Évidemment, l’humour est la clé de toute cette pièce. L’humour de Grumberg, ressemble à cette phrase de Woody Allen, « Dans l’humour, tout passe ! ».
P.A : L’un des maux de ce siècle, c’est que les gens croient qu’ils se parlent. Or, ils ne se parlent pas, ils communiquent, mais cela n’a rien à voir ! Et leur manière de communiquer tourne même à la non-communication. Tout le monde juge tout le monde, personne ne connait rien de l’autre, chacun a raison de son côté. Au final, la planète se déchire, car la raison n’entre plus en ligne de compte. Cela apparait particulièrement fort sur les chaines d’information en continu… La pièce de Grumberg est finalement une profession de foi sur la parole. Accepter l’autre, l’écouter, même s’il est différent. (Il désigne son partenaire Daniel Russo). Regardez-le ! J’ai un mal de chien à me dire que je vais être obligé de subir à nouveau pendant 3 mois et demi ses facéties ! Heureusement que le public israélien n’aura à le subir qu’une seule fois ! (Rires)

‘L’être ou pas’, joué en Israël, c’est assez percutant finalement !
P.A : Oui, je pense qu’ils vont se marrer follement. J’ai joué une pièce très difficile de Grumberg il y a quelques années, intitulée « Une leçon de savoir-vivre ». Construite comme une fausse conférence et basée sur des textes terribles ayant servi de base à des lois anti-juives pendant la guerre, elle a choqué certaines personnes qui m’ont interpellé à la fin du spectacle. Je leur ai répondu que j’étais au-dessus de tout soupçon, le nom de ma famille étant inscrit dans plusieurs mémoriaux… Grumberg, dont la moutarde commençait à monter au nez, a répondu, excédé, à ceux qui ne comprenaient pas qu’il s’agissait justement de dénoncer ces horreurs : « Cher monsieur, chacun enterre ses morts comme il le veut ! ». J.Claude Grumberg passe sa vie à enterrer ses morts comme il le veut, avec le sourire et une causticité naturelle au moins aussi puissante qu’une leçon de morale.

Daniel Russo, c’est la première fois que vous viendrez en Israël ?
D.R : Oui, ma fille est venue en Israël et m’a beaucoup incité à m’y rendre ! Je suis ravi !

Vous, Pierre Arditi, ça ne sera pas votre premier voyage…
P.A : Effectivement. J’y suis allé plusieurs fois, pour présenter un cycle Alain Resnais, pour tourner aussi et j’y ai rencontré beaucoup de gens formidables. La première fois, il y a de cela trente ans, quand l’avion a survolé Tel-Aviv, j’ai pleuré ! Pourquoi ? Je n’en sais rien. Sans doute, parce que, quelque part, je rentrais à la maison et que sans le savoir, je rentrais chez moi. J’aime beaucoup ce pays. Pour moi, c’est sacré au sens laïc du terme.