Tous les soirs, à 19H10 précise, les projecteurs s’allument, les caméras tournent, l’émission ‘Hakol Kaloul’ (‘Tout compris’) peut commencer. Pendant 45 minutes, tous les sujets susceptibles d’intéresser les téléspectateurs sont traités à bras le corps et sans langue de bois. Un style activiste impulsé par la présentatrice, Sivan Cohen. À 35 ans, cette jeune femme énergique présente l’émission et dirige l’équipe de journalistes pour la quatrième saison consécutive. Et depuis trois ans déjà, Sivan Cohen et ses collaborateurs mènent une campagne sans relâche contre les régies d’eau. Les mal fonctionnements des “taagidei maim” comme ils sont appelés ici seraient à l’origine d’une augmentation de 40% de la facture d’eau des Israéliens, et seraient devenus un refuge doré pour les militants politiques de tous bords. Un combat en passe d’être gagné avec une loi destinée à mettre un terme à ces débordements, et qui devrait être très prochainement votée par la Knesset. Une loi qui porte le nom de… ‘Hakol Kaloul’ ! Entre deux émissions, elle a accepté de recevoir leMag’ dans les bureaux de la chaine Aroutz 10. Portrait d’une journaliste engagée pour le droit des consommateurs.

Le Mag’ : Comment avez-vous commencé à vous intéresser à ce sujet des “taagidei maim” ?
Sivan Cohen : Suite à de nombreuses plaintes qui nous ont alertés sur l’opacité des régies d’eau. Nous avons commencé à demander des réactions puis à les soupçonner d’être au-dessus des lois. De réaction en réaction, de régie en régie, de porte-parole en porte-parole, tout cela nous a fait comprendre que nous faisions face à un système monstrueux qui était passé sous le radar. Et cela valait bien plus qu’un simple reportage ou qu’une seule et unique enquête.

Concrètement, de quoi s’agit-il ?
S.C: Les mairies ne parvenant pas à gérer et à entretenir la distribution de l’eau, il a été conseillé de créer 15 régies pour faire rentrer les choses dans l’ordre, et mettre ainsi fin à de nombreuses irrégularités financières. Si au départ l’idée était bonne, ça s’est vite gâché ! Au lieu des 15 régies prévues au départ, il en existe aujourd’hui 56. C’est un système horrible qui s’est développé. Et cette institution qui s’appelle “Reshout Hamaïm” (Autorité de l’eau, la direction nationale en charge, entre autres, de superviser les régies d’eau) n’est pas du tout fonctionnelle. Toute cette situation a provoqué de gros problèmes.

Qu’avez-vous découvert pendant votre enquête ?
S.C: Nous avons découvert que ces régies étaient devenues des instruments aux mains des hommes politiques, des personnes ayant des fonctions politiques, des intermédiaires au service des mairies. Au final, les consommateurs sont devenus des vaches à lait. À chaque fois qu’une régie se trouve dans le besoin, toutes sortes de frais supplémentaires sont ajoutés sur la facture ! Toutes ces histoires de fuites non identifiées, de surconsommations, ce sont autant de prétextes extrêmement faciles à ne pas expliquer mais qui permettent d’alourdir la facture des consommateurs. Et bien sûr pour les clients, il est très difficile de lutter face à ces administrations monstrueuses. C’est inacceptable ! Que ce soit des survivants de la Shoah, des personnes âgées, il y a de trop nombreuses victimes de ces irrégularités.

Toutes ces histoires de fuites non identifiées, de surconsommations sont autant de prétextes qui permettent d’alourdir la facture des consommateurs.

Quels changements avez-vous proposés ?
S.C: Tout d’abord, nous avons réussi à faire passer une modification de la loi existante qui accorde une baisse immédiate de 14.5% sur la facture d’eau. Mais il ne s’agit que d’un début. Le plus important reste de réduire le nombre de ces régies, de changer les règles du jeu dans le domaine de l’eau et les lois régulant l’Autorité de l’eau. Bref, de faire marche arrière pour revenir à une situation plus saine. Notre proposition de loi, celle que l’on a appelée la loi sur l’eau “Hakol kaloul” (et qui vise à réduire le nombre de régies d’eau NDLR), présentée par le député Itsik Shmuli et le ministre de l’Économie Elie Cohen, a été approuvée en première lecture, et devrait être soumise à la Knesset dès l’ouverture de sa session d’hiver.

Nous reparlerons de l’influence de l’émission grâce à vos téléspectateurs. Mais tout d’abord, revenons sur ces postes et ces nominations politiques. Pensez-vous que ces “taagidim” ont été créés pour fournir des postes politiques ?
S.C: Cela ne fait aucun doute. Ils en ont pris le contrôle. Nous avons fait une carte des attributions des postes politiques. Il n’y a aucune autre manière d’expliquer pourquoi des gens proches du pouvoir politique se sont retrouvés nommés à des postes de direction dans des régies d’eau. Sans parler du fait que même des députés se sont exprimés à ce sujet. Par exemple, Oren Hazan raconte qu’avant même qu’il ne soit élu à la Knesset, alors qu’il était un militant influent, il s’est vu proposé d’aider certaines personnes, en échange de quoi il se verrait arranger un boulot important dans la régie d’eau de la ville d’Ariel. C’est lui-même qui a raconté cela.

Un autre angle intéressant que vous avez exploré dans vos reportages : celui de l’immobilier, car tous ces “taagidim” avaient besoin de se loger. Qu’avez-vous découvert à ce propos ?
S.C: Nous avons tenté de comprendre où étaient situés les bureaux de ces régies d’eau ? La régie Mei Avivim (qui opère sur la commune de Tel-Aviv, NDLR) possède ses bureaux dans l’un des immeubles les plus chers de l’État d’Israël. Même chose pour la régie d’eau de Ramat Gan qui se trouve à quelques centaines de mètres de là. Nous avons découvert des bureaux luxueux, des frais exagérés, des véhicules de fonction, des choses qui sont insupportables ! Certaines régies ont annoncé qu’elles envisageaient de déménager. Mais ce n’est pas suffisant : Des sommes d’argent tellement importantes sont en jeu !

Parfois nous n’avez pas hésité à harceler les personnes impliquées pour obtenir des réponses…
S.C: Oui, cela s’appelle du journalisme activiste. Nous avons répété le même message tous les jours pour que cela puisse provoquer des réactions. Nous n’avions pas le choix. Nous avons envoyé des mails aux membres de la Knesset, passé des coups de téléphone, que nous avons largement diffusés. Nous sommes allés les filmer. Nous avons commencé à compter les jours depuis notre première demande d’entretien avec Silvan Shalom, qui était à l’époque ministre des Énergies et des Infrastructures. Nous avons compté les jours depuis le début de notre campagne. Nous nous sommes déplacés pour tenter de l’aborder. Et puis ensuite nous sommes allés voir le ministre Steinitz lorsqu’il a pris ses fonctions (ministre israélien des Infrastructures nationales, de l’Énergie et des Ressources en eau, NDLR) et qu’il a demandé aux députés Likoud de retirer leurs signatures de la proposition de loi ! D’ailleurs, le mélodrame qui a accompagné cette loi montre que nous sommes face à des irrégularités… Car autrement, les hommes politiques ne s’y seraient pas opposés à ce point. Ils auraient accepté de réduire le nombre de régies dès le début.

La régie Mei Avivim possède ses bureaux dans l’un des immeubles les plus chers de l’État d’Israël.

Tout cela a eu un résultat inespéré !
S.C: Oui, car nos téléspectateurs ont fait preuve de responsabilité sociale. Les gens se sont adressés directement aux députés. Et nous avons servi de plateforme. Voilà pourquoi je dis que la loi “Hakol kaloul”, c’est leur loi. Ils ont été actifs et se sont mobilisés, et ça aussi ça énerve beaucoup de gens.

Puisque nous parlons de journalisme activiste, votre émission possède un genre très actif, très axé sur le social. Pensez-vous que c’est là le rôle des journalistes que d’être pro-actif ? Certains journalistes pensent que nous devons assister aux événements, pas y participer…
S.C: À mon avis de nos jours, oui. Car les médias ont changé. Nous sommes à l’ère des réseaux sociaux, et à l’ère de l’activisme en général. À ce propos, il est juste que certaines émissions se doivent de rapporter les faits. Nous, nous avons été créés pour changer les choses. C’est notre slogan ici. Ce que nous ne parvenons pas à changer n’a pas de valeur pour nous. Si une personne nous joint et que nous ne parvenons pas à l’aider, alors cela ne vaut rien.


LA GESTION DE L’EAU EN ISRAËL

Le secteur de l’eau était au départ géré entièrement par le secteur public. En 2006, la Water Authority * a mis en place une gestion privée de l’eau à travers des régies.  Ces sociétés privées gèrent l’approvisionnement de l’eau, le traitement des eaux potables et usées.`

*La Water Authority est le régulateur et le superviseur de l’eau en Israël. Elle appartient au ministère des Infrastructures, mais est une agence indépendante. Elle donne à la fois les objectifs gouvernementaux, lance les appels d’offres auxquels répondent les compagnies privées et vérifie que ces dernières remplissent leurs engagements (tant en quantité qu’en qualité).