Souvent, elles sont déjà épuisées avant même d’avoir démarré leur journée. Vingt-quatre heures qui se transforment en course minutée pour assumer responsabilités familiales et professionnelles sans faillir. Des activités qui se télescopent sans qu’elles aient réellement le temps de souffler. Des femmes qui travaillent cinquante heures et plus par semaine, il y en a, oui. Le stress, elles l’ont apprivoisé pour assumer des emplois du temps surchargés, par nécessité ou par choix. Vivre dans un stress permanent ou renoncer à un métier valorisant en mettant un bémol à leur vie professionnelle : un dilemme insoluble pour ces femmes actives qui doivent faire valoir leurs droits dans une société encore très largement favorable aux hommes. 

Des femmes qui travaillent cinquante heures et plus par semaine, mères de famille qui plus est, est-ce possible ? Oui, au vu du nombre de femmes qui ont répondu à mon appel à témoin. Visiblement heureuses que l’on s’intéresse à leur condition et à leur sort, elles ont envie de s’exprimer sur une situation qui transforme leur quotidien en défi de tous les instants. Yaël a 38 ans. Elle est mariée et mère de trois petites filles en bas âge. Elle est aussi chef d’entreprise et a créé sa propre agence web, il y a quelques années. Elle m’explique : « J’ai un bureau à côté de la maison et de l’école des enfants. Cela me permet de travailler huit heures par jour dans mon local, et le reste du temps chez moi ». Un rythme qu’elle tient depuis trois ans sans arriver vraiment à ralentir la cadence. Son mari est aussi chef d’entreprise. La journée type de Yaël est réglée comme du papier à musique. Elle détaille : « Réveil à 6H30. Avec mon mari, on s’occupe des enfants, puis il les dépose à l’école et j’arrive au travail à 8H. J’y suis jusqu’à 16H, moment où je dois aller récupérer les petites.  Durant les cinq jours de la semaine, mon mari et mes parents me relaient au moins un jour pour s’occuper d’elles. Cela me permet de faire des journées encore plus longues. Sinon, quand je récupère les enfants, je suis censée m’occuper de la famille entre 16 et 20H. Avant de reprendre ensuite le travail, jusqu’à 22H30… ». Pas le temps de respirer. Elle précise : « C’est nécessaire pour pouvoir tout finir et respecter les ‘dead line’ que j’ai. Comme je travaille sur Internet, je n’ai besoin de rien de plus que mon ordinateur, c’est un avantage. Le pic de stress pour moi se situe entre 16 et 20H, parce que j’ai plein de clients à l’étranger qui m’appellent durant ce créneau. Et pour eux, ça n’est pas vraiment concevable que je ne puisse pas répondre à 16H. Je réponds donc au téléphone, je gère les mails quand il y a des urgences, je n’ai pas le choix ». Les enfants se sont habitués. « On essaie de compenser cela dans les moments qu’on partage avec eux, comme au jardin, par exemple. On tâche de faire au mieux ». Shabbat reste le jour de déconnexion qui leur permet de tenir le rythme.
« Avec mon seul ordinateur comme outil de travail, je pourrais continuer sur un rythme de soixante à soixante-dix heures par semaine. C’est à moi de me fixer une limite ». Le temps pour soi, pour le couple ou les loisirs, est compté. Yaël en convient : « C’est très dur. On essaie de prendre un petit déjeuner ensemble le vendredi matin, puis de sortir. De mon côté, je me suis forcée à faire de la marche au moins trois fois par semaine et à ne pas prendre mon téléphone pendant une heure. Mais je me fais violence pour continuer à tenir ce rythme ». Loin de déprimer, Yaël mise sur le partage des tâches ménagères à la maison. « J’ai un mari qui m’aide beaucoup ». A-t-elle le sentiment d’avoir trouvé un équilibre dans ce mode de vie ? « C’est sûr que ce rythme n’est pas l’idéal. Je pense tenir encore cinq ou six ans comme ça, le temps de créer une bonne équipe et de pouvoir déléguer. Avec pour objectif de diminuer mon temps de travail parce que ce n’est pas très viable à long terme. Heureusement, on est bien organisé, on gère notre stress, mais surtout on aime ce que l’on fait et l’intérêt de notre travail fait que l’on ne « sent » pas nos heures ». Alors, assumer le double rôle de businesswoman et mère de famille en Israël, c’est réellement possible ? « Le système scolaire n’est pas vraiment adapté à des parents qui travaillent beaucoup. Aller chercher ses enfants à trois heures ou devoir faire avec des vacances prolongées, pour n’importe quelle maman qui n’a pas beaucoup d’aide, c’est forcément compliqué ! ».

62Femme (très) active et mère de famille en Israël : un véritable sacerdoce

Sarah a vingt-neuf ans. Mère de famille, elle-aussi, elle a monté il y a un an un projet avec une associée, sans savoir vraiment où l’aventure allait la mener. Elle explique : « Nous fournissons des articles pour bébé. Ça fait à peu près sept mois que nous travaillons activement. Aujourd’hui, mon temps de travail a dépassé les cinquante heures par semaine. Mon travail demande beaucoup de rigueur et de responsabilité vis à vis de la clientèle. Mes horaires sont assez compliqués. On ne peut pas fournir tout le travail demandé dans la journée, donc je travaille aussi le soir. Il y a le travail de l’atelier, mais aussi la partie commerciale, la comptabilité, la logistique, etc. Il y a toujours quelque chose à faire. C’est du non-stop ». La journée de Sarah démarre à 7H du matin. À 9H, le travail commence. À 16H, les enfants sont là. Mais Sarah continue sa journée de labeur avec ses petites filles à la maison. Elle répond à ses clients dans des conditions qui la stressent et vers 18H, déjà, la fatigue se fait sentir. Elle est épuisée. Le ménage, mettre les enfants au lit, la journée n’est pas finie pour autant… Surtout qu’ensuite, elle s’installe devant son ordinateur et répond aux clients, avant de rejoindre son atelier pour avancer sur ses commandes, jusqu’à minuit ou 1H du matin. Sarah en convient : « C’est très fatigant. Il n’y a pas un moment où ça s’arrête. Le pic du stress, c’est quand il y a du retard dans les commandes. Il m’arrive de paniquer et cela se reporte sur les enfants, forcément. Le stress, il me tombe dessus s’il y a une erreur et qu’il faut tout refaire, avec les délais à respecter, le souci de se développer… ».  Un rythme survolté qui a un impact sur la vie de famille et l’ambiance à la maison. Les enfants réagissent aussi au stress des parents. « Les petites sont turbulentes, elles font des caprices et veulent de l’attention parce qu’elles n’en ont pas. Elles ne veulent rester qu’avec moi, même descendre les poubelles devient problématique, elles ont peur que je parte ! Elles ne sont pas traumatisées, mais elles n’ont pas une maman très présente pour elles non plus… Et elles sentent cette pression, ce stress ». Les repas en famille passent à la trappe. Sarah précise : « Mon mari rentre très tard, aux alentours de 21H. Les enfants dorment déjà ». Pour les tâches ménagères, la jeune entrepreneuse peut compter sur sa maman. Une aide précieuse. Elle reprend : « Il faut savoir que mon travail demande beaucoup de sacrifices. Avant ma maison était impeccable, bien organisée.  Aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir. Je ne gère plus du tout mon intérieur comme avant ». Elle pointe aussi du doigt les congés scolaires, un véritable casse-tête : « Pendant les vacances de Souccot par exemple, les enfants sont en congé, pas moi. Nous avons pris des commandes et j’ai donc travaillé en soirée. Jusqu’à 3H du matin ». Drôles de vacances pour Sarah qui durant la journée s’occupe des enfants, fait le ménage, et qui, la nuit venue, rejoint son atelier. Tenir physiquement et gérer son stress devient un tour de force. « Tout est psychologique. 41Après, on n’y croit ou pas. La détermination est très importante quand on crée une entreprise. Être sûr de soi et se dire qu’on va y arriver, ça va avec l’ambition ». Sarah dénonce une certaine tendance de la société israélienne à vouloir cantonner les femmes à des emplois subalternes sous prétexte que leurs obligations familiales demeurent prioritaires. Un schéma qu’elle ne goûte guère.  Le prix à payer est pourtant lourd pour la jeune mère de famille. Jamais de temps pour soi, ni pour son couple. Sarah le répète, la conscience professionnelle reste son credo, quoi qu’il lui en coûte dans la sphère privée. Se détendre, prendre un jour ou deux pour lever le pied, elle n’y arrive pas. Si elle appuie sur ‘Stop’, elle culpabilise. Le travail prend le dessus, tout le temps : « À la maison, je suis là et pas vraiment là. Absente. Ou je veux toujours parler du travail. C’est pesant pour mon mari, qui me reproche de ne pas l’écouter. Je crois que mes filles ressentent aussi mon absence ». Pour Sarah, par-delà la satisfaction de faire un travail qui l’intéresse, il n’en demeure pas moins un malaise, ce sentiment persistant de ne pas être à la hauteur quand elle s’extirpe de sa bulle professionnelle. Tout ce qui a trait aux obligations familiales est repoussé, toujours remis à plus tard. « On le fait, mais pas aussi bien qu’avant. Il y a beaucoup de relâchement ». Sarah s’est fait une raison. On ne peut pas exceller dans tout. Dans ce constat, nulle complaisance envers elle-même : « Je me trouve médiocre avec mes enfants. Je ne me considère pas aujourd’hui comme une très bonne maman… C’est très stressant. Je culpabilise énormément ». Néanmoins, elle ne regrette rien : « Beaucoup de femmes veulent être valorisées dans leur travail. En ce qui me concerne, c’est quelque chose de très important et c’est ce qui m’épanouit : être allée au bout de mon rêve en étant entrepreneuse. S’il fallait le refaire, je le referais, à 1000% ! ». C’est dit.

 

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HAGUIT, 31 ANS, INFIRMIÈRE : DES HEURES À RALLONGE POUR UNE FONCTION STRESSANTE, MAL PAYÉE ET PEU VALORISÉE

« Je travaille cinquante heures par semaine, sans compter ce que je fais à la maison. Je suis infirmière urgentiste à mi-temps dans un service hospitalier. J’enseigne par ailleurs également le reste du temps dans une école d’infirmières. Mon mari a sa propre société et je l’aide aussi. Aux urgences, le stress, c’est du matin au soir. C’est la nature de mon travail ! Je suis tout le temps sous pression. Infirmière en charge, j’ai beaucoup de responsabilités pendant mes gardes. À la maison, le stress se concentre autour des heures de repas, de la douche, du coucher de ma fille. Mon mari travaille en tant qu’employé et entrepreneur. Et durant les heures où il travaille à la maison, il ne m’aide pas beaucoup. Nous sommes tous les deux assez calmes donc il n’y a pas de cris, mais des silences très tendus peuvent remplacer les hurlements… Si je suis de garde, je ne travaille que les nuits. Quand je reviens le matin, ma fille est prête à partir pour l’école. Ça arrive souvent que mon père nous aide et dépose la petite au gan. De mon côté, je me repose quelques heures. Ça dépend des périodes. Quand j’enseigne et suis responsable de stage à l’école d’infirmières, je travaille aussi dans la journée. Puis je vais chercher ma fille et j’enchaîne sur mes nuits aux urgences… Je connais mon planning deux semaines à l’avance, donc avec mon mari, on s’organise rigoureusement pour chaque jour. C’est très réglé, sinon on ne s’en sort pas. Heureusement, il y a toujours un moment dans la soirée où l’on est ensemble. On essaie de sortir une fois par mois. Ça dépend de la pression au travail… Je suis depuis dix ans aux urgences et je m’y suis habituée. C’est l’accumulation des heures de travail en fait qui me stresse. En plus, je suis perfectionniste et j’ai toujours besoin que tout soit impeccablement fait. Or, je n’en ai pas le temps et c’est une source de tension pour moi. Si le mercredi je n’ai pas fini de préparer mon shabbat, ça peut me gâcher mon jour de repos ! Tout doit être prêt mercredi, au congélateur, sinon je ne m’en sors pas. Les horaires décalés sont difficiles, ne pas dormir la nuit et quelques heures la matinée, c’est très fatigant. Je suis épuisée du matin au soir. Le meilleur cadeau qu’on pourrait me faire, c’est trois jours de sommeil ! Aujourd’hui, nous avons trouvé un équilibre, même s’il n’est pas évident à garder et qu’il demeure fragile. C’est le cas dès que je suis d’astreinte et qu’on m’appelle par surprise pour aller travailler, ou que j’ai des cours dont les horaires sont modifiés. Si ma fille est malade et que je m’absente, je dois rattraper mes heures et je me retrouve à devoir faire, comme cette semaine, trois nuits d’affilée… Ce n’est pas facile, mais j’espère que l’activité de mon mari va se développer. Cela me permettra de travailler un peu moins. En tant qu’infirmière, je ne peux pas exercer en libéral ni dans le privé, il faut donc faire beaucoup ‘d’à côté’ pour avoir un salaire correct. Déjà, le fait qu’une femme doive travailler cinquante heures par semaine pour ramener une paie décente est quelque chose d’assez tragique à mes yeux. Il m’arrive de travailler six jours dans la semaine et d’enchaîner après shabbat ! Les infirmières en Israël sont très mal payées. Je ne me plains pas, mais, pour une maman, travailler la nuit, les samedis et les fêtes reste quelque chose de difficile. Ce n’est pas simple d’être marié à une infirmière ! »