Serge Moati ©DR - Julien Falsimagne

En février, Serge Moati était à Tel-Aviv pour présenter à l’Institut français son dernier livre : Juifs de France, pourquoi partir ? Un pavé dans la mare pour certains Franco-Israéliens, qui ne reconnaissent pas à Serge Moati, la légitimité d’un tel livre. Après tout, pourquoi Serge Moati, juif affirmé de gauche, laïc, républicain a-t-il voulu écrire un livre sur le départ des Juifs de France vers Israël ? C’est ce que nous avons essayé de comprendre au travers de cette interview de Serge Moati, au risque parfois de l’irriter…

BIO EXPRESS
Né en 1946 à Tunis, Serge Moati est documentariste, journaliste, réalisateur et écrivain. En 1971 il devient le conseiller de François Mitterrand pour l’audiovisuel. Après avoir été Directeur Général de France 3, il anime de 1999 à 2009 l’émission politique
« Ripostes ». En parallèle, Serge Moati est l’auteur de nombreux romans et documents dont La haine antisémite (Flammarion, 1992), Villa Jasmin (Fayard, 2003), 30 ans après (Seuil, 2011).  

leMag’ : Des milliers de Juifs de France ont fait leur alyah par idéal dans les années 70. Aujourd’hui, les raisons qui les motivent à faire leur alyah sont radicalement différentes et on a presque l’impression qu’ils ressentent comme une obligation à quitter la France. Je voudrais donc savoir si, pour vous, Israël est un facteur de cohésion ou de division pour les Juifs de France ?
Serge Moati : Pour essayer de comprendre et de trouver une réponse à cette question, il m’a fallu faire un livre. Livre que je suis justement venu présenter à
Tel-Aviv récemment et qui est né, d’une certaine façon, lors de la manifestation républicaine à laquelle j’ai participé après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Ce jour-là, j’avais une caméra à la main car je faisais un film sur les positions du ministère de l’Intérieur et les gens m’ont repéré dans la rue, dont beaucoup de Juifs qui m’ont glissé : « On part, on part »… Pas un, ni deux, mais dix personnes m’ont tenu ce langage. Et quand je demandais pourquoi, la réponse était toujours : « L’insécurité ». Tout cela alors qu’on était un million dans la rue, un peuple uni contre le terrorisme ! J’ai voulu comprendre et c’est ce qui m’a incité à écrire le livre. J’imagine que dans les alyah plus anciennes , ce n’était pas de cela dont on parlait. Par exemple, lorsque j’avais 12 ans et que j’allais chez mon oncle à Jérusalem, on ne parlait pas du tout d’une alyah créée par l’insécurité. C’était une alyah idéologique.

Au fil des évènements tragiques – Hyper Cacher, Toulouse, Ilan Halimi… – vous est-il parfois arrivé de vous dire, et si je partais ?
S.M : Jamais.

Comment expliquez-vous qu’il y ait cette réaction chez certains et pas d’autres ?

S.M : Pour ma part, j’étais bouleversé, indigné, révolté. Mais cela n’a pas entraîné l’idée de partir. Pourquoi ? C’est parce que, ceux qui sont partis me l’ont souvent fait remarquer, « je ne suis pas comme eux… » et ce « comme eux » est très étonnant finalement.

Israël c’est une

tension, si on ne 

comprend pas cela 

on ne comprend rien « 

Vous citez d’ailleurs dans votre livre, ce mot fort de votre papa, laïc, athée, revenu à Tunis après avoir été déporté et qui n’ayant jamais été sioniste jusque-là, déclare alors à la communauté ébahie : « Là- bas, dans les camps, j’ai compris qu’il fallait qu’il y ait, en cette terre, un endroit où un Juif pourrait vivre en paix et poser sa tête sur une pierre pour se reposer… ».
S.M : Je suis absolument dans la lignée de mon père et moi aussi je suis persuadé que les Juifs ont besoin « d’un endroit où poser leur tête ». Cela va de soi et c’est pour cela que je suis un grand défenseur d’Israël. Mais pas pour y habiter. Non pas que je n’aime pas Israël, au contraire.

« Je ne vais pas à la synagogue et c’est peut-être aussi pour cela qu’ils me disent que je ne suis pas comme eux… »

Serge Moati à l’Institut français de Tel-Aviv pour présenter son dernier livre : Juifs de France, pourquoi partir ? © DR

Cela nous ramène à notre sujet de départ. Est-ce que l’alyah des Juifs de France est véritablement une alyah de choix ? Après tout, ces Juifs français se projetaient réellement comme des Israéliens dans leur for intérieur ou bien sont-ils, d’une certaine manière, contraints de le devenir, ce qui expliquerait d’ailleurs la difficulté pour certains à s’intégrer…
S.M : Je ne crois pas. Peut-être parce que je ne fréquente pas assez la communauté, je ne vais pas à la synagogue et c’est peut-être aussi pour cela qu’ils me disent que je ne suis pas comme eux…Moi, je ne juge pas leur départ. C’est ma façon de travailler. Je ne juge pas, j’écoute, je retranscris et je fais des récits.

Vous vous considérez comme un témoin ?
S.M : Oui, surtout sur des sujets aussi importants. J’ai été élevé par mon père, que j’ai perdu quand j’étais petit, dans le patriotisme français, dans le culte de la résistance, de l’engagement politique. D’ailleurs, j’ai toujours voulu ressembler à mon père… Vis-à-vis de la religion, j’ai un rapport dissident mais je suis croyant !

Quand on est journaliste, on choisit souvent ce dont on est témoin. Le fait que Serge Moati désire se faire le passeur du départ des Juifs de France n’illustre-t-il, pas en soi, un certain malaise ?
S.M : Non, pas du tout. Il s’agit d’exprimer une curiosité, un intérêt pour un sujet, une envie de comprendre. Vous qualifiez de ‘malaise’ ce que j’appelle mon métier.

Quel retentissement souhaiteriez-vous que ce livre ait sur les gens qui vont le lire ? Et qui aimeriez-vous toucher en priorité ?
S.M : Je n’ai pas d’idée précise mais j’aimerai qu’on entende ce trouble des Juifs français. Ce n’est pas un malaise, c’est un trouble. Ce sont des Français (8000 en 2015) qui se sont sentis plus tout à fait chez eux en France. Cela me perturbe beaucoup. Mais je n’ai pas un cœur de cible, je ne suis pas un publicitaire.
Par contre, je sais que mon livre provoque des débats un peu vifs, ce qui n’était pas mon but premier. Mes amis non juifs, s’étonnent et prennent plus ou moins conscience qu’il se passe quelque chose. Mes amis politiques sont troublés par ces départs qui les angoissent presque. La gauche est peinée par cela, car leur fibre républicaine est touchée au cœur. Au moment des attentats, les Cazeneuve, les Hollande, les Valls ont été plus qu’à la hauteur dans leur attitude et leurs discours, et je crois que l’on ne peut rien leur reprocher de ce côté-là.
Et pourtant, cela n’a pas été suffisant pour empêcher les Juifs de partir. Pour eux la question n’était pas là mais plutôt dans le fait de se sentir minoritaire face à des Arabes (pardon de parler comme cela) qui les angoissent. Il n’y a plus que
470 000 Juifs en France. C’est très peu par rapport aux six millions d’Arabes (au minimum) surtout lorsque l’on confond volontiers Arabes et djihadistes, ce qu’il ne faut évidemment surtout pas faire, car c’est très dangereux. Et c’est pour cela que cette dérive communautariste, du genre « ma religion contre la tienne » inquiète.
« La France sans les Juifs ne serait pas la France » a quand même dit Valls et pourtant les Juifs partent en disant : « Nous n’avons plus notre place » ou encore : « Les Juifs ont le sentiment angoissant d’être devenus des citoyens de deuxième zone », dixit, Roger Cukierman, l’ancien président du Crif. Cette situation est terrible.

« Lorsque j’avais 12 ans et que j’allais chez mon oncle à Jérusalem, on ne parlait pas du tout d’une Alyah créée par l’insécurité. C’était une Alyah idéologique « 
© DR

La France a de la peine de voir partir « ses Juifs » mais les responsables de la communauté juive de France s’inquiètent aussi de voir la communauté se vider de ses membres. Quel regard avez-vous là-dessus…
S.M : Et bien je m’interroge ! Je me dis qu’il y a des synagogues désertées, des communautés qui n’existent plus, des communautés réduites aux aguets pour faire un mauvais jeu de mots, des types qui ne veulent plus laisser leurs gamins jouer dehors en kippa. Tout cela est inquiétant.

Si on se base uniquement sur des chiffres, est ce que l’on ne pourrait pas imaginer qu’à moyen/long terme, il n’y ait plus de Juifs en France ?
S.M : Non je ne peux pas l’imaginer et je m’y refuse. Non, il faut combattre. Il faut combattre le racisme, il faut combattre l’antisémitisme. Que voulez-vous que je dise d’autre ? Je suis un homme engagé. Alors bien sûr il faut lutter contre le terrorisme mais au-delà, il faut arrêter de parler d’identité constamment. C’est un cauchemar cette histoire d’identité qui est au centre de cette campagne présidentielle, que je filme d’ailleurs en ce moment. L’identité est une façon d’exprimer sa peur de l’autre, « dans mon identité, je suis à l’abri ». Le problème de l’identité répété sans cesse, fini par entraîner le concept « mon identité contre la tienne ». Il faut faire attention à cela. Qu’est-ce qu’un français de souche ? Moi je me sens aussi français qu’un auvergnat ! Je suis juif, mais mon identité ne se résume pas uniquement à cela. Je suis hétérosexuel, je suis boulimique, je suis nostalgique, je suis aussi cinéaste, journaliste etc. Je suis riche de tous les gens que j’ai rencontrés dans ma vie qui ont fait mon identité. Ce mot identité réduit les gens et cela peut créer de vrais problèmes sociétaux.

N’en reste pas moins qu’en France, on rappelle en permanence aux Juifs leur identité juive. Et même lorsque l’on est complètement laïc, c’est le côté Juif qui prime. Cela rappelle des heures tristes de l’Histoire…
S.M : Non je ne crois pas… Il ne faut pas vous laisser aller à dire des mots comme cela. Il faut garder la tête froide. Vous savez, j’ai aussi entendu ce mot, identité, en Israël. Et les personnes interrogées dans mon livre l’emploient tout le temps : « Je vais enfin réaliser mon identité, je vais enfin m’épanouir dans mon identité » … 

« J’aime les endroits où il y a les gens que j’aime » 

Oui, mais comme cela fait 2000 ans qu’on leur demande d’assumer leur identité, pourquoi le leur reprocherait-on aujourd’hui ?
S.M : Il y a aussi une autre phrase dans la Bible. « Allez de par les sentiers du monde ». Vous ne l’avez pas oublié celle-là quand même…  Je sais bien qu’on est sur ces sentiers depuis 2000 ans et qu’on y a laissé quelques plumes mais on n’y était pas si mal quand même… J’en suis d’autant plus conscient que mon père est mort des suites de cela… Et je ne suis pas le seul. Mais il ne faut pas voir tout en noir. Je ne suis pas là pour faire l’arbitre des élégances. Encore une fois, je ne suis pas là pour juger, mais je tiens à être vigilant.

Oui, votre capacité à vous interroger et à observer permet de tirer des enseignements…
S.M : C’est ma capacité à devenir l’autre. Je deviens celui que j’interroge le temps de mon reportage. C’est très étrange pour moi. J’interroge des gens d’extrême droite, des enfants au Cambodge, des orphelins à travers le monde. Et je comprends tous ces gens. Je deviens tout cela et c’est ce qui fait, aussi, mon identité.

À l’égard d’Israël, on sent chez vous ce ‘Je t’aime moi non plus’. Vous écrivez dans votre livre quelque chose de très touchant : « Je me foutais du paradis, je voulais juste revoir mes parents, ils n’étaient pas là alors j’ai laissé Israël et Israël m’a perdu. Ce n’est pas grave pour le pays, il s’en remettra, quoi que… ».
S.M : Mais oui, j’adore Israël ! J’ai fait un film sur le premier kibboutz d’Israël, Degania A. J’ai filmé quatre générations de kibboutzniks de Degania. Je connais les rêves, les déceptions… Israël fait partie de moi. C’est vrai que je suis de gauche, je ne peux pas me changer. C’est constitutif de mon identité, ce mot horrible ! Mais je peux aussi être tout à fait à l’aise avec des gens de droite…

Israël

« Israël fait partie de moi »

Où est ce que vous vous sentez chez vous ?
S.M : Il y a un endroit, c’est dans une maison que j’ai à Tunis au bord de la mer. Je m’y sens bien pour écrire, j’aime les odeurs. J’aime regarder la mer pendant une journée entière. Mais cela ne veut pas dire que je n’aime pas le reste. J’aime les endroits où il y a les gens que j’aime.

Peut-on dire que le Juif est un être déraciné par nature et donc en perpétuelle construction ?
S.M : Il n’y a pas ‘Le Juif’. Regardez l’Ancien Testament. Ils passent leur temps dans le Sinaï à dire combien ils étaient bien en Egypte. Mais c’est ça qui est intéressant, c’est pour cela que je suis Juif, j’adore ça ! Ce côté, ‘Tu’ nous as choisis (et pas élus, qui est une mauvaise traduction d’ailleurs), oui, ben : Oublie-nous un peu… Un Dieu invisible, pas sympa… Alors qu’avant il y avait des idoles, sympathiques… on étaient peinards, esclaves en Egypte…
Israël, c’est une tension, si on ne comprend pas cela on ne comprend rien. Le judaïsme est une tension, ce n’est pas un confort. C’est bien pour cela d’ailleurs que quelques siècles plus tard on crée le Christianisme, comme une consolation. Pour sortir de la tension…

Avez-vous trouvé des réponses à la fin de votre enquête ?
S.M : Non… Je leur souhaite à tous un cordial et chaleureux Chalom. Et de la paix en Israël et un salut républicain et français : Salut et fraternité. Ce sont les deux derniers mots du livre.