Eilat : Si ce n’est pas le paradis, cela y ressemble fortement. Mais Eilat représente également un atout stratégique essentiel pour Israël voire même pour ses voisins… Analyse.

Israël a fait la paix avec ses voisins égyptiens et jordaniens et même si ces derniers ne nous portent pas toujours dans leur cœur, le calme règne aux frontières. Toutefois, les relations ne sont pas chaleureuses au point que les populations puissent circuler d’un pays à l’autre tout à fait librement et ce, en dépit de l’ouverture officielle  des frontières. Mais avant d’aborder l’aspect géopolitique de cette région, il faut d’abord parler (encore !) tourisme. Les Jordaniens et les Israéliens se livrent une guerre acharnée pour capter les touristes qui doivent choisir entre Aqaba et Eilat pour passer leurs vacances. Pour les Juifs du monde entier, la question se pose à peine, quoique… Mais pour les autres, qui représentent une vraie manne touristique, le choix est parfois cornélien. Les deux villes se font face et à certains endroits, il ne suffirait que de quelques minutes à la nage pour passer de l’autre côté… Notez ce point, il a son importance.

Côté égyptien, les Israéliens sont fanatiques de la péninsule du Sinaï et du charme et de l’accueil bédouin. Malheureusement, pour des raisons sécuritaires, le gouvernement israélien leur interdit de s’y rendre. Raison : des groupuscules terroristes sillonnent la région et représentent un danger réel pour les touristes israéliens, entre autres. Car Sharm-El-Sheikh est aussi touchée de plein fouet par ce danger qui s’est malheureusement concrétisé plusieurs fois dans la ville balnéaire de la pointe de la péninsule.

Les trois pays entretiennent des relations sécuritaires serrées, officiellement pour assurer la sécurité de ces sites touristiques qui représentent pour chacun d’entre eux une part non négligeable de leurs ressources. Mais les choses ne sont pas aussi simples que cela et le développement des entités terroristes dans la région fait craindre le pire aux dirigeants des trois états. Qu’en est-il sur le terrain ?

Israël a une frontière commune avec la Jordanie et l’Egypte, au niveau d’Eilat, située au bout du golfe d’Aqaba. L’Arabie Saoudite n’est qu’à quelques encablures de ce point de jonction. De l’autre côté de la péninsule du Sinaï, se trouve le fameux canal de Suez qui a fait couler tant d’encre, Sharm-el-Sheikh se trouvant à la pointe de la péninsule entre le golfe d’Aqaba et le canal de Suez.

C’est ici qu’intervient le si tristement célèbre Daesh ou ‘Etat Islamique’ (EI). Le royaume Hashémite a récemment vu fleurir des drapeaux à la gloire de l’EI un peu partout dans le sud du pays. Ce qui revient à dire que des cellules se sont ralliées, officiellement ou non, au califat. Une menace que le roi Abdallah a pris très au sérieux puisqu’il a décidé de fermer sa frontière avec la Syrie en construisant… une barrière de sécurité ! Si cela empêchera les terroristes de l’EI d’entrer en Jordanie, l’idéologie meurtrière, pour sa part, se moque des barrières. Un bon réseau internet lui suffit pour se répandre partout où bon lui semble. Et la Jordanie possédant une frontière commune avec l’Arabie Saoudite, il n’est pas si difficile de faire transiter des fonds ou des armes par voie terrestre ou maritime…

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Le président al -Sissi a bien compris que s’il n’agissait pas vite et fortement, son pays pourrait se trouver encerclé par l’EI et qu’une importante partie de son territoire basculerait aux mains du Califat.

L’Egypte est également confrontée au même problème dans le nord de la péninsule du Sinaï, à la frontière avec la bande de Gaza. Des cellules terroristes ont rallié l’EI et se sont proclamées ‘Province du Sinaï de l’Etat Islamique’. L’armée égyptienne, pourtant fortement équipée, n’a pas réussi à les déloger et encore moins à les éliminer. Le risque pour les Egyptiens serait de voir cette province s’agrandir et occuper l’intégralité de la péninsule du Sinaï. Ce qui fermerait l’accès au Canal de Suez et peut être aussi, au golfe d’Aqaba. Autre crainte pour l’Egypte, le développement de l’EI en Libye avec laquelle elle a une frontière commune et surtout, même si l’on en parle moins, avec l’Egypte… les groupuscules terroristes basés au Soudan dont la frontière est au sud de l’Egypte.

Le président al-Sissi a bien compris que s’il n’agissait pas vite et fortement, son pays pourrait se trouver encerclé par l’EI et une partie importante de son territoire basculerait aux mains du Califat. Un danger ressenti aussi par l’Arabie Saoudite qui mène la lutte contre l’EI en Libye.

Et Israël dans tout cela ? Pour le moment, l’Etat hébreu se contente d’observer, du moins officiellement. Parce que dans les coulisses, les renseignements militaires sont sur les dents. Israël, sans faire trop de vagues, construit une barrière de protection avec sa frontière jordanienne, histoire d’empêcher les terroristes de passer sur le territoire, comme cela s’est déjà produit avec l’Egypte.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Israël est à la manœuvre avec les renseignements américains, qui possèdent une base militaire importante dans la région de Sharm-el-Sheikh, afin d’envisager tout type d’action  permettant de dissuader ‘EI’ de s’installer définitivement dans la région. Tout cela en concertation étroite avec les Jordaniens et les Egyptiens qui craignent que se répète chez eux le scénario Syro-Irakien, deux pays qui risquent de disparaître de la carte dans les prochaines années.

Le royaume Hashémite a récemment vu fleurir des dra- peaux à la gloire de l’EI un peu partout dans le sud du pays. Une menace que le roi Abdallah II a pris très au sérieux puisqu’il a décidé de fermer sa fron- tière avec la Syrie en construisant une barrière de sécurité
Le royaume Hashémite a récemment vu fleurir des dra- peaux à la gloire de l’EI un peu partout dans le sud du pays. Une menace que le roi Abdallah II a pris très au sérieux puisqu’il a décidé de fermer sa fron- tière avec la Syrie en construisant une barrière de sécurité

Mais imaginons, comme cela se profile de plus en plus, que l’EI s’installe dans le sud de la Jordanie et dans le nord de la péninsule du Sinaï, de la Bande de Gaza jusqu’à Suez. Scénario sombre qui obligerait les USA à assurer la sécurité du canal de Suez et du Golfe d’Aqaba. Quel serait alors pour l’Egypte, la Jordanie et même l’Arabie Saoudite, l’unique point de passage vers l’Occident, en clair vers la méditerranée ? Israël. Sans Israël, cette route serait coupée.

Dans ce scénario, protéger Israël devient un impératif. C’est la raison pour laquelle nous assistons à un assouplissement dans la verve saoudienne ces derniers temps, à une baisse de pression des Jordaniens sur Israël et au retour de l’ambassadeur égyptien à Tel Aviv.

Pour revenir à Eilat, objet de cette analyse, l’on comprend à quel point l’aspect touristique sert de prétexte à un développement dont la finalité est géopolitique. Aéroport international, remise en service de l’aéroport militaire, lignes ferroviaires destinées à relier Eilat aux ports israéliens situés sur la Méditerranée… des chantiers pharaoniques destinés à rassurer nos chers voisins sur leur avenir… et aussi un peu sur le nôtre !

Yehouda Serezo