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Au cours de ces dernières années, un manque croissant d’ingénieurs s’est fait sentir dans l’industrie des hautes-technologies israéliennes. L’intégration des jeunes ‘haredim dans ce domaine qui leur convient bien, vient à point nommé pour pallier à cette pénurie. Kathie Kriegel pour leMag’, a rencontré le Rav David Leybel, le fondateur inspiré de AvraTech et RavTech, un établissement pionnier qui force l’admiration et a de quoi en inspirer plus d’un.

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Rav David Leybel, vous avez fondé un établissement original dédié aux ‘haredim. Qu’a-t-il de si particulier ?

L’établissement se compose d’une mi’hlala, (collège académique) ‘Avratech’, où nous formons environ une trentaine de programmateurs par an et d’une entreprise de développement de logiciels, ‘Ravtech’, qui compte aujourd’hui une cinquantaine d’employeurs. Tout cela est situé dans le même bâtiment. Le rez-de-chaussée est alloué à l’étude de la Torah et à la Téfilah. Au premier étage, il y a les locaux d’ ‘Avratech’ et au deuxième étage, ceux de la société ‘Ravtech’. De 9h à 12h, tous étudient la Torah et de 12h30 à 19h certains sont en formation et d’autres travaillent.  

A qui s’adresse votre établissement ?

Les ‘haredim qui choisissent de faire l’armée ne sont pas ceux qui ont besoin de mon établissement, car l’armée leur propose aussi des formations et leur offre des perspectives d’avenir professionnel. Il existe aussi cinq ou six yeshivot orthodoxes qui proposent une formation ‘’hol’ (études générales) en même temps que les études de kodesh (études religieuses). On peut même y passer le bac. Mais ce ne sont pas des yeshivot classiques. De plus, elles sont très onéreuses, ce n’est donc pas donné à tout le monde d’y entrer. Moi, je m’adresse à ceux qui n’ont aucun débouché, aucune autre perspective.

« Accéder rapidement à un emploi s’avère indispensable »

Quelles sont les spécificités de votre établissement ?

Les plus jeunes arrivent chez moi à 25/26 ans, ils sont déjà mariés et ont des enfants pour la plupart. Avant, ils étaient au Kollel à temps complet. Par conséquent, accéder rapidement à un emploi s’avère indispensable, pour des raisons économiques. Pendant leur première année d’études, ils perçoivent ce qu’ils auraient reçu au Kollel, soit 2000 shekels. Ensuite, une fois qu’ils sont employés par la société, ils perçoivent un salaire de 5000/5500 shekels pour seulement 6h30 de travail par jour, (ce qui équivaut à un salaire de 8000 shekels à temps plein). Au bout de quelques années, leurs salaires peuvent monter à 10 000, voire 15 000 shekels. Et s’ils font des heures supplémentaires, elles sont rémunérées. De plus, ce qui en fait aussi un endroit unique, c’est qu’au terme de leur année de formation, les étudiants ont la garantie d’obtenir un emploi. En principe, même ceux qui étudient quatre ans ailleurs n’ont nulle part une promesse de travail sûre à 100%. Tout étudiant qui termine son année ici, avec une certaine moyenne, se voit offrit un emploi. Mais il peut aussi choisir d’aller travailler dans une autre entreprise.

 

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Comment est-ce possible de former des développeurs en un an ?

Beaucoup de gens sont venus nous rendre visite, juste par curiosité, pour voir comment on arrive à ce resultat, et pour étudier nos méthodes d’enseignement. A l’université, quel que soit le cursus choisi, on va vous enseigner des choses dont vous n’aurez pas besoin dans votre vie professionnelle. Donc nous enseignons uniquement ce qui leur sera utile en informatique et en mathématiques. On enseigne également l’anglais, indispensable dans ce domaine, afin de permettre à nos salariés de communiquer avec les clients. Et c’est possible de faire cela en un an. Un an après leur entrée chez nous, vous voyez des personnes qui ne savaient rien, ou presque, du fonctionnement d’un ordinateur, développer des applications Web et mobiles.

Quels sont les critères de sélection puisque les postulants n’ont pas fait d’études générales au préalable ?

Après avoir envoyé un CV et passé des premiers entretiens, ils sont soumis à un examen psychométrique standard, afin d’évaluer leurs aptitudes pour l’informatique, la logique, l’imagination. Ce qui est très important, c’est leur motivation. Car ils auront de longues journées de travail qui exigeront 10 heures de concentration par jour, quasiment non-stop, ce qui n’est pas facile. Il faut donc avoir beaucoup de volonté et de détermination. Je les rencontre aussi pour déterminer leur niveau en Torah, puisque cela fait partie intégrante de notre cursus.

« Des personnes qui ne savaient rien du fonctionnement d’un ordinateur développent au bout d’un an des applications Web et mobiles »

Est-ce que le fait d’étudier la Torah leur donne des aptitudes particulières ?

Dans le circuit scolaire classique, jusqu’au bac, il y a déjà 12 ans d’études communes à tous les élèves. Puis ils suivent 4 ans d’études supérieures. Tous les étudiants suivent le même cursus, étudient les mêmes matières, acquièrent plus ou moins la même façon de penser. Alors que les postulants qui nous arrivent ne sont pas ‘formatés’. Et c’est un plus en informatique, car il s’agit justement de penser ‘out of the box’ (hors des sentiers battus) afin de trouver des solutions. Sur ce point, les ultra-orthodoxes ont un avantage certain. Le fait d’étudier la Torah les prépare bien à cela, car il s’agit aussi de trouver des solutions, aptitude particulièrement développée par l’étude de la Guemara, du Talmud et de la Hala’ha.

Comment est financé l’établissement ?

Je le finance avec mes fonds propres. L’établissement perçoit une aide du ministère de l’Industrie pour la formation, mais cela couvre à peine 1/5ème du coût. Il y a aussi les gains générés par l’entreprise, bien sûr. Mais toute entreprise qui commence n’est pas tout de suite bénéficiaire, il y a des crédits à rembourser… Créée il y a trois ans, RavTech compte cependant parmi ses clients les plus grosses boîtes de High-Tech au monde, comme par exemple Citybank, Check Point, HP, car nous avons un produit compétitif et de qualité. Cette année, pour la première fois, nous devrions équilibrer les comptes. Nous ne serons pas encore bénéficiaires, mais l’établissement ne perdra pas d’argent.

ravtech

Quelle a été votre motivation première pour monter cet établissement

Il y a des hommes au Kollel qui ont beaucoup d’enfants et ne s’en sortent plus. Or, ils n’ont aucune possibilité de travailler car ils n’ont aucune qualification. Ils ne peuvent qu’occuper des emplois subalternes. Pour aller à l’université, il faut avoir le bac, puis trois ans d’études pour obtenir une licence. Et pendant ce temps-là, ils ne gagnent rien et les études sont payantes. De plus, cela les oblige à se couper de leur milieu, ils n’ont plus le temps d’étudier la Torah. Je voulais donner à celui qui le désirait une possibilité de le faire, sans changer son mode de vie, et tout a été conçu pour eux, de telle sorte que celui qui veut travailler puisse le faire dans les meilleures conditions qui lui conviennent.

 

« Créée il y a trois ans, RavTech compte cependant parmi ses clients les plus grosses boites de High-Tech au monde, comme par exemple Citybank, Check Point, HP »

 

Comment voyez-vous l’avenir ? Allez-vous vous agrandir ?

Nous avons ouvert tout récemment un deuxième établissement à Jérusalem, dans un vieux bâtiment de l’ancien hôpital Bikour ‘Holim, que nous avons rénové. ARLI, une fondation pour le développement de Jérusalem, s’est investie dans l’entreprise, et d’autres fondations ont exprimé le souhait de nous soutenir. J’espère que cela va donner à d’autres l’envie de faire de même, et pas seulement dans le domaine de l’informatique, car ce mode de fonctionnement peut être appliqué à la comptabilité, et former des comptables et des experts comptables par exemple, dans le droit et former des juristes et monter des cabinets d’avocats etc….

Pourquoi avoir engagé une femme laïque comme directrice de l’établissement ? On dit que lorsque vous l’avez engagée, vous lui avez dit qu’elle était « l’homme de la situation »…

C’est quelqu’un de grande qualité. Au début, je l’ai engagée pour Avratech, pour qu’elle s’occupe de la formation d’un an des étudiants. Et au fil du temps, j’ai appris à la connaitre davantage et comme j’appréciais beaucoup son travail, je lui ai proposé de prendre aussi la direction de la boîte Ravtech.

Discussion talmudique ou codage informatique ? © DR
Discussion talmudique ou codage informatique ? © DR

Est-ce que cela augure d’une ouverture d’esprit de la communauté orthodoxe pour les contacts mixtes, une souplesse possible ?

Je ne sais pas si l’on peut parler d’ouverture. En tout cas, je ne l’ai pas engagée pour ces raisons que vous évoquez, mais surtout pour ses compétences. Nous avons aussi une secrétaire qui est une femme, mais les professeurs sont des hommes. Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une ouverture, mais de facto, s’ils sont amenés à travailler dans le futur, ils seront amenés à côtoyer des femmes dans le monde du travail.

L’intégration dans le milieu du travail va-t-il favoriser un rapprochement entre les Juifs israéliens pour qu’il y ait moins de clivages ?

C’est clair, et c’est ce qui est en train de se passer. Il y a d’ailleurs beaucoup de laïcs, plutôt de gauche d’ailleurs, qui sont venus bénévolement donner un coup de main aux élèves, pour les coacher dans les matières profanes. En fait, les animosités viennent du fait qu’ils ne se connaissent pas et quand ils se connaissent, ils comprennent enfin qu’ils peuvent très bien vivre ensemble. Les ‘hilonim découvrent que les ‘haredim ne sont pas des mangeurs d’hommes, et vice-versa.