Certains le pratiquent à la lettre, d’autres le soumettent à quelques adaptations, et d’autres encore le rejettent complètement. Ce sont en général les diverses attitudes (et bien d’autres encore…) que l’on peut observer à l’égard du Shabbat, à l’intérieur d’une même famille.  Considéré comme une bulle de repos par les workaholics, comme un rendez-vous familial pour les parents, comme une victoire de l’esprit sur le matériel par les religieux, ou encore comme une bonne table par les épicuriens, le Shabbat est une expérience qui doit se vivre et non pas s’imposer au risque d’être complément dénaturée. Si tout cela est vrai à l’échelle individuelle, à fortiori à l’échelle nationale !

Pourtant lorsque les pères de l’État juif moderne posent les grands principes de fonctionnement du pays, le Shabbat en fait partie. Depuis des millénaires, le jour de repos a été fixé au septième jour de la semaine – le samedi pour le Peuple juif. Alors pourquoi en serait-il autrement dans notre patrie enfin retrouvée ? En accord avec les partis religieux de l’époque, on décide que le pays chômera le Shabbat ! Simple comme bonjour à priori. Particulièrement complexe en pratique. Surtout parce qu’il n’existe pas de « loi de Shabbat ». Seule, la loi des « heures de travail et de repos » de 1951 évoque le fait que les « employés juifs ne devraient pas travailler le samedi tandis que les travailleurs musulmans et chrétiens doivent avoir le vendredi ou le dimanche comme jour de repos ».

Mais aussi parce qu’Israël est une démocratie constituée d’autant d’avis, de courants et d’associations que de grains de sable dans le désert. Résultat : une multitude de lois, décrets et habitudes qui n’en finissent pas de créer des tensions et des polémiques ponctuelles allant mettre en danger jusqu’à la stabilité du Gouvernement. Voire pour certains, l’identité même de la Nation…

Yedidia Stern
© Institut national de la democratie

« Avec la dernière affaire en date (relative aux travaux du train pendant Shabbat), le Shabbat en Israël se trouve encore en ligne de front du bourbier religieux/laïcs, étant décrit comme un problème et non une promesse, comme un jour de restrictions et non un jour de repos, comme déconnecté de la vie alors qu’il restaure son essence même » dénonçait ainsi le vice-président de l’Institut israélien de la démocratie, le professeur Yedidia Stern dans une tribune intitulée : « Comment sauver le Shabbat d’Israël ? ». 

« En se refusant à trancher une bonne fois pour toute, au profit d’une politique du cas par cas, la liberté est mise en péril »

Indépendamment du strict respect de la loi juive, le Shabbat fait incontestablement partie du patrimoine identitaire juif. Pourquoi dans ce cas vouloir l’effacer de l’ensemble des règles qui régissent le seul État juif au monde ? Au nom de la liberté diront certains. À qui l’on pourrait alors rétorquer que c’est justement en se refusant de trancher une bonne fois pour toutes, au profit d’une politique du cas par cas, que la liberté peut être mise en péril. Notamment pour les salariés et petits entrepreneurs. Face à l’augmentation des permis accordés aux entreprises d’ouvrir le Shabbat, une concurrence déloyale, mais insidieusement approuvée, se met en place.

Comment qualifier autrement la situation des patrons refusant d’ouvrir leurs commerces le Shabbat et celle des salariés opposés à travailler le samedi – pour des raisons religieuses ou tout simplement car ils veulent préserver ce jour de repos et de réunion familiale ?

S’il est vrai qu’un État aussi moderne qu’Israël se doit de respecter ses minorités, son économie, son tourisme et tous les services liés à la bonne marche du pays le Shabbat, il n’en reste pas moins que l’on peut être surpris des incessants et dérisoires débats liés à ce jour saint. Dans une nation qui a su imposer trois ans de service militaire à sa jeunesse et des conditions sociales minimales à sa population, qui fait face au quotidien à des crises sécuritaires aigües, tout en s’étant forgée une réputation de Start-Up nation, on se demande comment le Shabbat peut encore représenter une question non résolue. Peut-être, tout simplement parce que cette question du repos hebdomadaire, prévu dans les tous premiers versets bibliques, titille – bien au-delà des batailles de comptoir sur l’ouverture des commerces en ce jour – l’inconscient juif collectif sur son identité profonde, comme ce fût le cas en 1905. Alors que certains, probablement animés par de bonnes intentions, proposaient l’Ouganda comme nouvelle terre possible d’asile pour les Juifs, les autres – laïcs pour la majorité – ne cédèrent pas à l’appel des sirènes : Le foyer national juif moderne devait renaitre sur son lieu de naissance originel. Question de logique naturelle.

Si le problème du lieu parait avoir été résolu (n’en déplaise aux nations du monde), il semble que la question du temps – conceptualisée au travers du Shabbat –  pose toujours problème.

L’Israël 3.0 parviendra-t-il à résoudre cette équation ?