Aujourd’hui, en Israël, la musique mizra’hi est omniprésente. En fait, pour beaucoup, elle est pratiquement synonyme de musique israélienne. Mais cela n’a pas toujours été le cas… Connaissez-vous ce titre : « Ha Pera’h Begani » ? Oui ? Non ? Vous n’avez peut-être jamais, ou très peu, entendu parler de Zohar Argov. Ce chanteur des années 80, mort trop jeune dans de tristes circonstances, sorte de mélange entre Elvis Presley et Amy Winehouse, est devenu un mythe, une icône israélienne, peut-être la plus grande de toutes. “Ha Mele’h” (le roi), comme il a été surnommé, a changé pour toujours le visage de la musique israélienne. Mais il l’a payé de sa vie. LeMag’ a décidé de vous retracer l’histoire tragique d’un chanteur à la voix d’ange, des guenilles à la richesse. Un rossignol qui a volé trop près du soleil jusqu’à se consumer sous le regard impuissant d’une myriade de fans, un homme dont la voix angélique l’a projeté sous les feux des projecteurs et dont les démons l’ont fait sombrer aux confins des ténèbres.

Zohar Argov, de son vrai nom Zohar Orkavi, naît par une belle après-midi d’été au centre de naissance de Rehovot, le samedi 16 juillet 1955. Il est le ls ainé d’une famille de dix enfants (il a quatre frères et cinq sœurs). Ses parents, Ovadia et Yona Orkavi, sont tous deux originaires du Yémen et ont émigré depuis quelque temps déjà en Israël. Dans les heures qui suivent sa naissance, son père Ovadia se précipite à la synagogue pour annoncer, tout er et heureux la naissance de son ls ainé au Mékoubal, Rav Chaarabi. Celui-ci alors attelé à l’étude du Zohar, lui conseille de nommer son ls en l’honneur de ces saints textes. Le fils ainé d’Ovadia et Yona s’appellera donc « Zohar ». Le jeune couple s’est installée à Gordon, l’un des quartiers les plus pauvres de Rishon LeTsion et tente d’élever sa progéniture dans un petit logis miséreux. Le père, Ovadia, est ‘halban, c’est à dire laitier. Il se déplace de maison en maison avec sa charrette tirée par un cheval pour vendre des bouteilles en verre remplies de lait. Parfois, en tant qu’éboueur, il sillonne les rues de la ville avec son balai.
Ces métiers sont épuisants et rapportent très peu à cette famille qui s’agrandit d’année en année et a beaucoup de mal à joindre les deux bouts et dont les dettes s’accumulent. Le chef de famille tente d’arrondir les fins de mois en s’improvisant chanteur de mariage, accompagné de la traditionnelle “tanaka” yéménite (caisse claire), mais le succès n’est pas au rendez-vous. Il sombre alors peu à peu dans l’alcoolisme et la violence conjugale – et parentale. Dans ce contexte pour le moins difficile, le jeune Zohar scolarisé dans l’établissement Haroua’h, a du mal à se concentrer sur ses études. Seul le chant l’intéresse, matière où il manifeste un talent inné, à tel point que ses camarades de classe lui affectent un tendre surnom : « le rossignol ». Son manque d’intérêt manifeste pour les études s’accentue au cours de l’adolescence, à tel point qu’il quitte l’école à l’âge de 13 ans pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs. Il s’engage alors comme plâtrier dans une entreprise de construction.

En parallèle, le jeune Zohar exerce ses talents musicaux exceptionnels au sein de la communauté religieuse yéménite. Chaque Chabbat et fête, il est appelé à la téva (l’arche) de la synagogue pour clamer de sa belle voix la gloire de D-ieu. C’est là qu’il peaufine son style de cantor. Avec ses traits très prononcés de sépharade, sa taille haute, sa peau tannée et ses grands yeux sombres ainsi que sa voix nasillarde et son style de chant oriental multipliant les silsoulim (trémolos typiques de la musique orientale), tout le prédestine d’office à la ‘hazanout (répertoire cantorial). En 1972, à l’âge de 17 ans, le jeune homme épouse sa voisine, Bra’ha Tzabari, et devient père d’un jeune Gili, un an plus tard. Marié et déjà papa à l’âge de 18 ans, il est dispensé du service militaire. Comme son père, Zohar tente de percer dans le monde de la musique et tente peu à peu de se faire connaître en chantant dans des mariages et bar-mitsvot. Mais l’hégémonie ashkénaze, source d’un mal-être absolu au sein des communautés sépharades, s’étend même dans les domaines culturels. La musique de style moyen-oriental, c’est à dire mizra’hi, n’est définitivement pas répandue dans l’Israël des années 70. À cette époque, la scène musicale reflète parfaitement le clivage qui règne alors dans le pays.

À l’image des populations séfarades maltraitées par leurs coreligionnaires d’Europe de l’est, les artistes orientaux sont écartés des émissions télé- visées et radiophoniques. Il n’existe qu’une seule station, radio Kol Israel, qui di use les nouvelles musiques, et la musique orientale n’en fait absolument pas partie ! Cette station considère ‘’la populace‘’ venant des pays du Moyen-Orient tels que le Maroc, l’Irak, le Yémen et l’Égypte comme primitive, inculte et beau- coup trop arabe, et occulte pour ainsi dire plus de la moitié de la population israélienne. Elle préfère diffuser de la musique pop étrangère, en particulier américaine, britannique et française.

C’est dans ce contexte qu’en 1977, le jeune Argov tente de sortir son premier single. Moshe Nagar écrit et compose les deux chansons : « Kol Yom She’over » et « Yalda She’hikiti Shanim », dans le style des chanteurs phares de l’époque : Gidi Gov et Tsvika Pick. Sur les conseils de son directeur artistique et de son épouse Bra’ha, Zohar change son nom de famille pour répondre aux codes de l’establishment ashkénaze. D’Orkavi, il devient Argov, adoptant le nom de l’un des plus grands compositeurs et musiciens d’Israël, Sacha Argov. Mais son physique typique de Yéménite et sa voix singulière ne le trahissent pas. Le single échoue. Il n’est diffusé qu’une seule fois sur les ondes radio, détonant dans le paysage musical de l’époque de par ses « singularités musicales ». Zohar ne s’avoue pas vaincu. Il décide de se lancer comme chanteur à plein temps, multipliant les performances en direct dans les clubs, toutes les nuits. Mais son salaire est dérisoire. Il contracte d’énormes dettes et tous ses biens sont hypothéqués. De plus, il multiplie les infidélités. Bra’ha le quitte, et retourne chez ses parents avec son fils, Gili. Le monde de la nuit a raison du jeune chanteur. Comme son père, également, il se découvre une addiction à l’alcool, mais également à la drogue. En 1978, Argov est arrêté pour avoir violenté une fan. Il est condamné à trois ans de prison. Sa femme demande le divorce juste après son inculpation. Zohar passe un an en détention. À sa sortie, il se tourne de nouveau vers le chant. Seule la musique le passionne. Seule la musique peut parvenir à le sauver de ses démons. Croit-il…

Ka’h Ovrim Hayaï
En 2008, cet album a été désigné par le quotidien “Yediot A’haronot” comme l’album israélien le plus important des années 80.

En 1980, il rencontre le guitariste du groupe « Tslileï Haoud », Yehouda Keisar qui, fortement impressionné par sa voix, le fait enregistrer un album qu’il intitule « Elinor ». Plus de cinq cent mille exemplaires sont vendus. Avec cet album – album le plus vendu de tous les temps en Israël – Zohar Argov entre avec fracas sur la scène musicale israélienne. Les titres « Elinor », « Sod HaMazalot » et « Ma La’h, Yalda » – écrit en hommage à son ex-femme Bra’ha qui est restée l’amour de sa vie – enregistrés sur une cassette de très mauvaise qualité lui offrent un succès fulgurant. Objet d’adulation de dizaines de milliers d’adolescents israéliens, de grand chanteur local, il devient en un an “Le” chanteur populaire écouté dans tout Israël. Tout le monde s’arrache ses cassettes. Mais l’idole des jeunes (et des moins jeunes) n’est toujours pas satisfait. Son talent n’est toujours pas reconnu par l’intelligentsia ashkénaze. Il reste « le chanteur des cassettes », tel qu’il est surnommé dans la presse. C’est pourquoi, il se présente au célèbre festival de musique « Lamnatséa’h Shir Mizmor » qui se déroule à Jérusalem, en 1982. Il remporte avec succès le titre du meilleur chanteur israélien grâce au tube écrit et composé par Avihou Medina, « HaPe- ra’h BeGani » (à l’origine destinée à Shimi Tavori). La performance de Zohar Argov est diffusée en direct sur la chaîne nationale, Aroutz 1, et propulse sa carrière.

Avihou Medina

“Ha Pera’h BeGani” (La fleur dans mon jardin), a été écrite par Avihou Medina et interprétée par Zohar Argov au Festival de musique mizra’hi en 1982.
« Cette chanson a été écrite dans un langage proche du Cantique des Cantiques. L’hébreu de ma génération était beaucoup plus correct et utilisait beaucoup plus de métaphores que l’hébreu actuel. L’atmosphère était toute autre. Il y avait un désir d’établir un État d’Israël – et sa culture – sur la base des sources juives », a déclaré Medina. « J’ai écrit cette chanson pour Zohar, pour la couleur de sa voix, pour sa tonalité, pour son âme. La chanson prête, je l’ai invité. Il est venu avec son producteur, Asher Reuveni. J’ai joué la chanson pour lui. Il l’a entendue mais ne l’a pas aimée », rajoute-t-il. Argov accepte finalement de l’interpréter. L’ouverture musicale, avec ses saveurs dramatiques espagnoles, même flamenco, incorporées dans l’arrangement symphonique, ainsi que son mawal* restent mémorables.
*mawal : Le Mawal est un chant libre fait par la voix typique de la musique orientale.

Ce titre marque un tournant définitif dans la chanson israélienne. Cette chanson issue d’un évènement méprisé par tous les médias – le festival de la chanson Mizra’hi – devient la préférée de tous. Sa musique est l’une des premières musiques totalement mizra’hi diffusées sur la radio Kol Israel ! Deux mois plus tard, la guerre du Liban éclate. La radio militaire décide alors de diffuser des messages aux gens : « Choisissez une musique qui vous tient à coeur ! ». Tout le monde demande à écouter « HaPe- ra’h BeGani », encore et encore. Ce tube est diffusé plus de cinq fois par jour. Zohar devient alors l’idole des soldats et ses chansons tournent en boucle dans toutes les bases militaires. Jusqu’alors la musique orientale n’était en vente que dans les échoppes de la gare routière de Tel-Aviv. Mais avec cet énorme succès, Zohar Argov fait sauter les barrières qui interdisent l’accès aux radios et à la télévision à ce genre de chansons. Après HaPera’h BeGani, le folklore israélien est littéralement envahi par des centaines de chansons qualifiées jusque-là avec un certain mépris « d’orientales ». La musique mizra’hi sort des quartiers populaires pour s’imposer avec fierté au grand public. La popularité grandissante de Zohar aux côtés d’Avihou Medina, Haïm Moshe et Margalit Tzanani, participe ainsi à la reconnaissance de la richesse culturelle des Juifs orientaux en Israël. Ses performances vocales et sa voix unique ne peuvent plus être ignorées. À la stupéfaction de son personnel d’enregistrement, son talent s’avère être exceptionnel : « Il pouvait réaliser des enregistrements parfaits en une seule prise et, quand on lui demandait de faire une autre prise, il pouvait parfaitement chanter une version totalement différente » rapporte Nansi Brandes, arrangeur et chef d’orchestre. Il possède une force d’improvisation remarquable respectant l’esprit de la chanson, tout en lui permettant de laisser sa marque personnelle.

Le journaliste Rino Tsror publie en 2012 un livre intitulé “Sha’hor” qui relate l’histoire du “roi”, Zohar Argov, racontée par quinze de ses plus proches amis. Le livre comprend des conversations avec ses confidents personnels, tels que sa mère Yona Orkabi, sa soeur Malka Redi ou ses amis: Ahouva Ozeri, Avihou Medina, Yehouda Keisar, Shimi Tavori et d’autres.


ZOHAR EST ET RESTERA « LE ROI »

L’album « Na’hon LeHayom » se vend à plus de 350 000 exemplaires et devient album de platine. Les thèmes de ses chansons sont récurrents ; amour, chagrin, déception et joie sont toujours au rendez-vous. Dès lors, l’argent coule à flots. Maisons de rêve, voitures de luxe et conquêtes féminines déffilent dans la vie de l’étoile montante de la musique.

Mais au fur et à mesure que sa popularité augmente, sa consommation de drogue augmente également. Son succès est à double tranchant. En 1982, Argov part en tournée aux États-Unis où il sera crument exposé aux drogues dures. Sa dépendance à l’héroïne et au crack devient dès lors ingérable. Son abus de drogues affecte ses performances et sessions d’enregistrement. Bien qu’il soit un homme riche, sa toxicomanie fait fondre comme neige sa fortune, et par là même, ruine sa carrière prometteuse.
Les frères Réuveni mettent fin à leur contrat en 1983. Avigdor Ben-Mosh devient alors son producteur. Bien qu’il continue à enregistrer des chansons, son comportement devient de plus en plus dysfonctionnel et sa voix s’éraille au fur et à mesure. Début 1984, l’album « Ka’h Ovrim Hayaï » avec des tubes tels que “Marlene”, “Ad Mataï Elokaï”, “Kemo Shikor”, ” America Sheli”, écrits pour la plupart par Uzi Hitman, sort. La chanson “Marlene” rencontre immédiatement un véritable succès et est quotidiennement diffusée sur toutes les stations de radio.

Mais de 1984 à 1986, la star est arrêtée à plusieurs reprises pour possession et trafic de drogues. Suite à sa première overdose, en 1985, il signe un contrat de 15 ans avec Nissim Ben-Haïm et sort un nouvel album en 1986. L’album rencontre un franc succès au niveau commercial, mais Argov est physiquement incapable de se produire, ou très rarement, cette année-là. Son producteur l’oblige donc à suivre un programme de réhabilitation. En janvier 1987, il apparait dans un talk-show télévisé où il se déclare sevré et prêt à commencer un nouveau chapitre de sa vie. Malheureusement, deux mois plus tard, il sombre de nouveau dans la toxicomanie. Son dernier album sort en avril 1987 mais obtient un accueil mitigé. Quelques mois plus tard, Zohar, ruiné et déchu, est de nouveau accusé et inculpé pour violence. Son autodestruction le mène à une mort tragique et prématurée en 1987. Le 6 novembre, à 4 heures du matin, Argov est retrouvé mort dans sa cellule, à Rishon LeTsion, sa ville natale, pendu à des bandes de couverture déchirées et enroulées autour de son cou. Il avait 32 ans… Toutefois, même après sa mort, Zohar le bien nommé continue de rayonner sur la scène musicale où il conserve son statut de « Méle’h ». Malgré sa conduite peu exemplaire, son héritage artistique et son énorme contribution à la musique populaire israélienne sont tels qu’un Aviv Geffen, enfant terrible du rock israélien, affirme, en 2014, en direct à the Voice Israel que selon lui, Zohar est et restera « Le Roi ».

En effet, ses tubes parmi lesquels on retrouve « HaPera’h BeGani », « Ma La’h, Yalda », « Ba’avar Hayou Zma- nim » ou « Badad », sont maintenant des classiques de la pop israélienne et font partie intégrante de la culture nationale. C’est pourquoi, trois ans après sa mort, l’IBA décide d’organiser une série de concerts commémoratifs annuels au palais des congrès de Jérusalem, Binyaneï Haouma, où une campagne de collecte de fonds sera lancée en faveur de jeunes toxicomanes en réhabilitation. En 1993, un long métrage sur sa vie, intitulé Zohar, écrit par Amir Ben-David et Moshe Zonder et réalisé par Eran Riklis, avec Shaul Mizra’hi comme acteur, sort. Le film retrace l’histoire de la vie d’Argov, sa descente aux drogues jusqu’à sa mort; le film remporte deux prix Ophir et connaît un énorme succès commercial. Quelques années plus tard, un label grand public lui dédie un double album intitulé ” the Best of Zohar Argov “, album qui rencontre un succès fulgurant. Zohar Argov fait même l’objet, à titre posthume, d’une pièce jouée au théatre Cameri de Tel-Aviv, en 2010, dirigée par Moshe Captain et mettant en vedette Dan Shapira, Zohar Argov, l’enfant certes terrible, mais chéri de centaines de milliers d’Israéliens, sera finalement – indirectement – immortalisé par la ville d’Herzliya dont l’une des rues est nommée : «HaPera’h BeGani».

Image tirée du film Zohar