Aurélie Benattar © DR

Une jeune écrivaine de langue française qui vit en plein désert de Judée, voilà déjà une matière romanesque qu’Aurélie Benattar ne démentira pas. L’auteure remarquée de ‘Un corbeau au 36’, Prix Femme Actuelle, et de ‘Luna Viva’ s’est lancée, il y a quelques années, dans l’écriture en rédigeant son premier polar dans un abri de jardin. Passionnée et volubile, Aurélie Benattar revient pour leMag’ sur son parcours singulier. Son alyah, ses sources d’inspiration, son corps à corps avec l’écriture, et, bien sûr… le désert. Écoutons-la.

LeMag’ : Dans quelle mesure votre vie en Israël vous a menée à l’écriture ?
Aurélie Benattar : J’ai fait mon alyah en 1998. J’étais mère célibataire à l’époque et j’avais une petite fille de deux ans, Léa. Quand je suis venue en Israël, j’ai choisi d’aller vivre à Netiv HaAsara, parce que ma tante a épousé un kibboutznik et que tous les étés nous nous retrouvions, tous les cousins, du Canada et de France, dans leur moshav, qui est aujourd’hui en bordure de ligne avec Gaza. C’est la partie de mon enfance où j’ai été la plus heureuse. J’ai donc été plongée à mon arrivée en Israël dans un milieu d’Israéliens non francophones. J’ai eu néanmoins l’impression d’une continuité et de m’immerger dans un milieu sécurisant que je connaissais déjà et où j’avais grandi. Ce qui est intéressant et ce qui rejoint peut-être l’écriture, c’est que je me suis complètement coupée du milieu francophone, de la culture française et de la langue surtout. Du jour au lendemain, on s’est mises à parler uniquement hébreu avec ma fille. Ça m’a pris énormément de temps, une quinzaine d’années, pour me dire que j’avais le droit d’avoir envie de culture française, de cette langue, etc. Je suis donc revenue au français et vers 40 ans, j’ai réalisé que c’est ce que je voulais faire, écrire. Et je me suis donnée à fond pour ça.

“La rencontre avec Éliette Abécassis a été vraiment magique”

Comment est née cette envie d’écrire ? Y a-t-il eu un événement déclencheur, un contexte particulier ?
A.B : J’ai toujours écrit, mais sans vraiment m’en rendre compte. C’est une espèce de seconde peau, quelque chose qui faisait partie de moi, tout simplement. En venant en Israël, j’ai fait une coupure avec le théâtre que je pratiquais et l’écriture, tout ça parce que, très sioniste, je ne voulais plus parler qu’hébreu. C’était ma façon d’envisager le pays, qui allait de pair avec une soif d’Israël et l’envie de me sentir chez moi. C’est curieux, parce que la langue française est revenue avec la musique. J’entendais dans ma tête des mélodies sur lesquelles j’avais envie de mettre des paroles, en hébreu et en français. J’ai composé des chansons avec ma fille et puis à un moment donné, je me suis dit qu’il me fallait quand même revenir à ma langue maternelle, au français. Je me suis alors intéressée à des concours littéraires, afin de mettre un pied dans le monde de l’édition parisienne. Il y a eu le concours Bouygues dans un premier temps, où j’ai reçu un retour très encourageant, qui m’a permis de continuer. Et puis il y a eu le concours du Prix Femme Actuelle et j’ai été très surprise car c’était un prix de lecteurs. Ils avaient adhéré à mon polar, ‘Un corbeau au 36’. Éliette Abécassis, qui était la présidente du jury, m’a donné aussi son coup de cœur. La rencontre avec Éliette a été vraiment magique. On est arrivé à la remise des prix, on ne s’était jamais vues et c’était comme si on se connaissait depuis toujours.

“C’est difficile de venir en Israël à nos âges et s’il n’y a pas de flamme, très vite tu perds la foi et tu retournes d’où tu viens”

Quelle sensation éprouve-t-on à voir son premier roman publié et à découvrir les réactions des lecteurs ?
A.B : C’est une vraie naissance. Beaucoup d’émotion, de joie, on parle énormément aujourd’hui du numérique mais l’objet livre, pour un auteur, c’est magique ! C’est tout à coup le travail, l’assiduité, qui prend vie. Mais encore une fois, on retrouve cette dissonance : j’ai besoin de cet écart, de cette bulle que je me suis créée dans mon désert. Quand je vais à Paris, là seulement je vais au-devant des lecteurs. Dans les salons, pour ‘Luna Viva’, mon deuxième roman, c’était la première fois que j’avais des retours de lecteurs en fait. Pour ‘Un corbeau au 36’, je n’en avais eu que par Internet. Ça aussi, c’est un moment charnel et d’échanges qui est important pour moi. Quand je rentre, ça me donne envie de continuer. On idéalise beaucoup le travail d’auteur et d’écrivain mais c’est en fait 5 % de talent et 95 % de travail artisanal. Tu te mets devant ton ordinateur pour écrire et parfois, ça ne vient pas. Et quand ça ne vient pas, c’est l’enfer, mais il faut continuer. Sinon, tu n’écris pas de livre. Il faut beaucoup de force et de motivation pour aller jusqu’au bout de l’écriture. Et puis, pour ces deux romans parus, il faut savoir que j’en ai trois dans les tiroirs, que j’ai envoyés à des éditeurs et qui ont reçu des réponses négatives. Tu écris, tu reçois en parallèle des non, il faut avoir une certaine force pour continuer ! C’est vraiment une flamme. Un peu comme l’alyah. C’est difficile de venir en Israël à nos âges et s’il n’y a pas de flamme, très vite tu perds la foi et tu retournes d’où tu viens.

Aurélie Benattar © DR

Votre premier roman, publié en 2013 et Prix Femme actuelle a pour décor Paris, avec une atmosphère de polar… Comment avez-vous réussi à vous immerger et à créer ce décor, alors que vous vivez dans le désert de Judée et que vous écrivez, je crois, dans un abri de jardin ?
A.B : C’est vrai. Encore une fois, ce paradoxe ! L’abri de jardin, c’est parce qu’on n’avait pas d’endroit à la maison et que je voulais être « à l’abri » de la famille et des enfants. En fait, le désert me permet de chercher au plus profond de moi, et j’adore ça. J’ai l’impression que dans l’art, il n’y a pas plus grande liberté que celle-là : partir dans une histoire, où tout est ouvert, tout est possible. Quand j’écris, j’ai quatre ou cinq autres histoires qui sont là et qui toquent à la porte. Ce qui est aussi à double tranchant… J’ai beaucoup d’images en tête quand j’écris et je ne suis pas encore suffisamment maître de mes « chevaux ». Du coup, l’attelage s’emballe ! Cet imaginaire, il est riche quand je suis dans le désert, parce qu’il y a justement un vide dans ce paysage. Généralement, soit on adore, soit on déteste. Il y a une espèce de rencontre avec soi-même, parce qu’il n’y a ni la mer, ni les arbres, il y a vraiment ce « nu » que j’adore ! J’ai besoin de cette respiration-là, c’est charnel. Une des choses dont j’ai aussi envie en littérature, c’est de créer de nouveaux mondes. J’ai un peu commencé avec Luna Viva et avec le prochain, je serai dans un monde complètement différent, à la lisière du fantastique et de l’urbain, le métro. Créer des nouveaux univers un peu à la Harry Potter, m’intéresse. Pour parler de choses qui nous sont proches mais dans un monde créé de toutes pièces…

“A-t-on le droit aujourd’hui d’être un artiste, un auteur, un peintre ou un musicien, de vivre en Israël et de ne pas aborder forcément des questions politiques ? A-t-on simplement le droit d’être, sans avoir toujours cette question-là suspendue au-dessus de notre tête comme une épée de Damoclès ?”

Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre dernier roman, « Luna Viva », un polar dans lequel l’univers du cirque et de la fête foraine est évoqué ?
A.B : Luna Viva est une jeune fille qui a dix-sept ans et qui tire les cartes dans une fête foraine. Elle vient de perdre sa mère dans un accident de voiture. Elle a quatre frères plus âgés, dont l’aîné qui est un véritable despote avec elle, et qui l’oblige à tirer les cartes dans cette roulotte. Il l’enferme et il a une espèce de mainmise sur elle. C’est le monde des forains, qui est très fermé et qui ressemble un peu à une secte. C’était très intéressant pour moi, ce décor, pour créer cette espèce de huis-clos où l’héroïne se retrouve face à elle-même et face à l’adolescence, en fait. Elle doit faire son chemin et se sortir de cet univers cloisonné. Le chef des forains va lui proposer de participer à un concours de cartomancie et Luna va ainsi connaître des gens et devoir se mesurer avec d’autres enfants, ce qui ne sera pas facile…

Aurélie Benattar © DR

Y a-t-il une passerelle entre votre premier et votre dernier roman ? Qu’est-ce qui a changé (ou pas) dans votre façon d’écrire ?
A.B : Une évolution, oui. Et d’un, parce qu’il y a eu plusieurs romans entre les deux. Et aussi parce que mon éditeur, Tibo Bérard, me pousse vers le questionnement. Entre mon dernier roman et le prochain, j’ai eu une période de flottement, où j’avais l’impression d’avoir appris à écrire de la main droite et où on me demandait, tout d’un coup, d’écrire de la main gauche. Mon éditeur m’a dit de prendre le temps. L’esprit et le corps m’intéressent, et dans mes deux romans, il peut y avoir parfois des passages assez durs et crus quand il y a des meurtres, mais j’aime bien ne pas cacher les choses. Dans le ‘Corbeau’, il est question de lettres d’une femme qui a été violentée. Parler de violences ne peut être que dur, cru et véritable. J’ai fait plus jeune des études d’infirmière et je voulais déjà, à l’époque, en savoir plus sur le corps, la matière, et sur ce que peut être la souffrance physique.

Lisez-vous les auteurs israéliens ?
A.B : J’ai lu Batya Gour dans ma période Agatha Christie, des polars, etc. Sinon pas trop. C’est vrai qu’étant ici, je recherche plus une littérature française. Je lis les Goncourt quand ils sortent, un peu pour m’obliger à me connecter à ce qui se passe là-bas, en France…

Israël pourrait-il vous inspirer un récit dans l’avenir ?
A.B : C’est possible, mais j’ai besoin que mes histoires soient extrêmement loin de moi. Elles me touchent certes par leurs thématiques, mais elles ne sont pas du tout inspirées de ma vie réelle. Mais j’ai l’impression que plus je vais vieillir, et plus je vais pouvoir, petit à petit, me rapprocher de ma réalité. Aujourd’hui, écrire un livre autobiographique est très loin de moi. Aurais-je besoin de le faire à un moment donné ? Il y a de fortes chances. J’ai une histoire qui n’est pas du tout banale, mais j’aurai besoin d’une certaine maturité pour l’écrire. Pour moi, se rapprocher d’Israël, se rapprocher du judaïsme touche à mon vécu de très près. Je sens que j’ai besoin encore de faire du chemin avant d’aborder ça de façon pure et vraie, sans barrière. Aujourd’hui, je suis plus intéressée par des sujets universels, et par des choses que l’on vit tous.

Avez-vous un positionnement politique ?
A.B : Je me considère comme sioniste dans le sens où depuis que je vis dans le pays, depuis 1998, je me sens chez moi. Israël est mon pays. Pour la politique, plus ça va et moins je me sens capable d’avoir une idée arrêtée et d’être à même de me dire « voilà, c’est la bonne solution ». Je crois que tout le monde veut la paix, de tous les côtés. Mais certains pensent que la paix s’obtiendra d’une façon, et les autres d’une autre façon. En tant qu’écrivain, je reste dans le questionnement et donc, dans le champ de tous les possibles.

Votre nationalité israélienne est-elle mise en avant en France ?
A.B : Je vis dans le désert de Judée, et, bien entendu, il est hors de question de donner des précisions par rapport à ça, afin de protéger ma famille et ma vie privée. Si j’avais fait le choix d’écrire des livres sur le conflit israélo-palestinien ou des livres sur le judaïsme, ces thèmes-là auraient bien sûr aussi été évoqués. Mais, à partir du moment où j’ai fait le choix d’écrire des romans de fiction, ces questions-là n’ont pas lieu d’être. Elles ne touchent plus mon travail en tant qu’écrivain, mais ma vie privée. A-t-on le droit aujourd’hui d’être un artiste, un auteur, un peintre ou un musicien, de vivre en Israël et de ne pas aborder forcément des questions politiques ? A-t-on simplement le droit d’être, sans avoir toujours cette question-là suspendue au-dessus de notre tête comme une épée de Damoclès ?

Etes-vous confrontée à des questions du public ?
A.B : Non. De même, jusqu’à présent, que ce soit sur les réseaux sociaux comme Facebook, où j’ai de nombreux contacts, que sur YouTube ou dans les critiques en ligne sur Amazon ou la Fnac, je n’ai jamais eu de paroles à caractère antisémite. J’ai étudié dans une école laïque lorsque je vivais sur la Côte d’Azur, et mes amis non-Juifs savaient que j’étais juive et que j’allais en Israël tous les étés. Je n’ai jamais eu de problème à ce niveau-là.

Aurélie Benattar © DR

Quels sont vos prochains projets d’écriture ?
A.B : Avec mon prochain livre, qui s’intitulera « Les Métroïciens », on sera à la lisière du fantastique, de quelque chose de noir mais de lumineux aussi. À chaque fois que je vais à Paris, je suis extrêmement touchée par la pauvreté et les SDF qui sont là-bas. Il y a quelques mois, j’étais dans le métro avec mes enfants. Il y a une espèce d’accordéon entre les rames et j’ai vu là des formes, extrêmement belles, mystérieuses et énigmatiques, noires aussi. Je me suis dit qu’il y avait là une histoire qui me parlait. À travers cette vision, je veux parler des SDF et de la misère de cet univers souterrain, et qu’ils soient les héros d’un livre. Ce sera un univers qui rappellera les attentats, avec des métros qui vont dérailler. Je veux parler également de l’extrême-droite et du populisme qui montent dans le monde, mais sans l’évoquer directement, encore une fois. Comme dans Harry Potter où, avec l’histoire du sang mêlé et du sang pur, tu peux y voir, par exemple, le nazisme. J’aime bien ces plusieurs niveaux de lecture, de compréhension, qui font réfléchir aussi. Ces gens qui sont pauvres et qui finissent par ne plus être vus par la société, eh bien, ils finissent par disparaître, pour de bon. Certains reviendront pour se venger, d’autres pas… Même si ces personnages peuvent faire peur et sont très étranges, il y a aussi une beauté là-dedans qui me donne envie de parler de ces gens-là.

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes auteurs ?
A.B : Je leur dirais qu’écrire vient de l’intérieur et qu’il ne faut pas vouloir devenir écrivain pour de mauvaises raisons, comme la notoriété, par exemple. Et puis c’est dur de trouver un éditeur et d’être édité. Ça n’est pas un milieu facile, et il faut en avoir conscience.

À paraître : Les Métroïciens, Éditions Sarbacane