David Ben Gourion- INTERVIEW EXCLUSIVE

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Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations-Unies adoptait la résolution demandant la création d’un État juif dans la Palestine mandataire d’antan. 70 ans tout juste depuis l’adoption par 33 votes pour 13 contres et 10 abstentions de cette fameuse résolution 181 qui changea le cours de l’histoire du Peuple juif moderne. Un anniversaire que nous avons souhaité souligner, à notre manière, en ‘donnant la parole’ à David Ben Gourion, l’homme visionnaire qui œuvra sans relâche, et sur tous les fronts, pour que cela soit possible. L’actualité des réponses – toute extraites presque mot pour mot de textes écrits de la main de David Ben Gourion –  prouvera pourquoi l’emploi du mot ‘visionnaire’ n’est pas fortuit.

 

LeMag’ : Monsieur le Premier ministre, bonjour et merci d’accorder cet entretien exceptionnel à notre magazine.
D.B-G. : Merci à vous de m’ouvrir vos colonnes. Il y a bien longtemps que je n’ai parlé à la presse !

C’est un honneur pour nous. Vous êtes considéré comme le père de la nation. Comment un homme dont on dit qu’il était chétif et chahuté par ses camarades de classe, devint celui ayant réalisé le rêve de millions de Juifs ?
D.B-G. : Sachez que ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait seul. Seul, on ne fait jamais rien. Sans le peuple, sans les pionniers de la première génération, rien n’aurait été possible. Il arrive parfois qu’un homme seul arrive à changer les choses radicalement, comme Einstein par exemple avec sa théorie de la relativité. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui et je lui ai demandé si un seul homme, uniquement par son génie créatif, pouvait changer à ce point la Science. Sa réponse a été claire : « Oui mais seulement en partie. Je n’ai pas fait toutes les expériences que d’autres confrères ont réalisées mais j’étais au courant de leurs travaux. J’en ai tiré des conclusions importantes. Sans cela, je n’aurai jamais pu élaborer ma théorie ».
Pour ce qui concerne l’Histoire, je ne crois pas qu’un seul homme puisse changer les choses. Sans le peuple, ou une partie du peuple, rien n’est envisageable.

David Ben Gourion, ou peut être devrais-je dire David Gryn, racontez-nous comment tout cela a commencé…
D.B-G. : Nous garderons David Ben Gourion, cela sera plus pratique pour vous, lecteurs. Comme vous le savez, je suis originaire de Plonsk, un petit village situé près de Varsovie en Pologne mais à l’époque, cela faisait partie de la Russie. Mon père, Victor Gryn, fréquentait de nombreux intellectuels sionistes et leurs discussions ont bercé mon enfance. Avec mon grand-père, j’ai appris l’hébreu en même temps que le Russe et le Yiddish. Mais c’est lorsque j’avais 11 ans que s’est produit un évènement qui allait bouleverser ma vie. Théodore Herzl, en personne, est venu à Plonsk, juste après l’affaire Dreyfus. Ses paroles résonnent encore en moi et il était pour moi le Sauveur d’Israël.
Vers l’âge de 15 ans, mon père m’a obligé à continuer les études juives. Plus tard, j’ai enseigné l’hébreu et créé avec des amis un institut baptisé Ezra, comme le prophète de Babylone venu à Jérusalem pour rebâtir le Temple.

Et votre rêve de fouler la Terre promise ?
D.B-G. : Je l’ai réalisé dès 1906, peu avant ma vingtième année. Après un passage à l’académie Polytechnique de Varsovie (contre l’avis de mon père), j’ai pris un bateau et j’ai débarqué dans le port de Jaffa. Je me suis installé à Peta’h Tikva, mais les débuts ont été très difficiles. Outre la misère et la faim, j’ai aussi été touché par la malaria. J’ai dû surmonter de nombreuses épreuves et gagner mon pain à la sueur de mon front mais je voulais absolument accomplir mon devoir sioniste.

Pourtant vous êtes reparti en Russie ?
D.B-G. : Oui, pour m’engager dans l’armée du Tsar afin d’éviter la prison à mon père ainsi qu’une très forte taxe. Mais je me suis évadé quelques mois plus tard et je suis revenu m’installé en Galilée. J’étais guéri et heureux.

Et que faites-vous alors ?
D.B-G. : J’écris dans la revue Poalei Tsion [Les Ouvriers de Sion – NDLR]. C’est là que j’ai commencé à signer mes articles du nom de David Ben Gourion. (1910 NDLR)

Pourquoi ce nom ?
D.B-G. : C’était le nom de celui qui mena la révolte des Juifs contre Rome en l’an 66 de l’ère chrétienne et puis cela veut aussi dire en hébreu ‘lionceau’. Et enfin, cela sonnait vraiment comme un nom hébreu.
C’est à cette période que je participe à la création de la première communauté agricole initialement appelée Kvoutsah et qui deviendra le Kibboutz. Et j’ai aussi contribué à la création de l’Hashomer, le premier groupe de défense juif.

Et pourtant, vous devrez encore quitter la Terre Promise ?
D.B-G. : *Les Ottomans, lorsque la première guerre mondiale a éclaté, m’ont expulsé du pays, et je suis parti aux États-Unis où j’ai défendu les positions du Mouvement Sioniste à New York.

Un voyage qui va changer votre vie, n’est-ce pas ?
D.B-G. : Oui. C’est là que j’ai rencontré Paula et que nous nous sommes mariés (1917 NDLR). Elle a été à mes côtés jusqu’à ses derniers jours. Après son décès, je suis devenu la moitié de moi-même.

Mais vous revenez en Palestine…
D.B-G. : Oui, quelques jours après mon mariage, avec le général Allenby et les combattants juifs. Rendez-vous compte ! 30 ans après le congrès de Bâle de 1897 réuni par Théodore Herzl, les Britanniques accordaient un Foyer National au Peuple juif. (1917 NDLR)

À compter de ce jour, je me suis appuyé sur les droits politiques accordés par la déclaration Balfour pour appeler sans relâche à la création d’un État Juif.

« Cette nuit,

la foule danse

mais je ne peux danser»

Que ressentez-vous à cette époque ?
D.B-G. : Je n’avais de cesse de mettre du concret dans une vision abstraite. Il fallait un peuple nouveau qui s’épanouirait sur sa propre terre. Les immigrants affluaient par milliers, ce qui a inquiété les Britanniques. Ces derniers ont commencé à nous imposer des restrictions, le fameux Livre blanc, par peur des représailles arabes. Mais nous avons tenu bon et les immigrants ont continué à entrer, illégalement, dans le pays.

Allons un peu plus loin dans le temps. Le 29 novembre 1947, l’ONU présente un projet de partition de la Palestine entre un État juif et un État arabe. L’assemblée générale donne son accord au projet. Que faites-vous à ce moment-là ?
D.B-G. : Je suis soucieux pour ne pas dire inquiet. Je me rappelle que j’étais dans ma chambre d’hôtel, à la Mer Morte, en pyjama… Je me suis dit à ce moment-là : « Cette nuit, la foule danse mais je ne peux danser ». Je savais que la guerre était proche et que nous allions perdre la fleur de notre jeunesse.

Que ressent-on lorsque l’on prononce les 979 mots de la Déclaration d’indépendance ?
D.B-G. : Un poids terrible sur les épaules. Tout était à faire et en premier lieu, organiser la lutte armée. Mais en parallèle, il fallait mettre en place les institutions démocratiques du pays. Démanteler toutes les organisations résistantes pouvait tourner à la guerre fratricide… L’épisode de l’Altalena a été pour moi une décision lourde mais nécessaire. Heureusement, les leaders de l’opposition avaient compris que l’ennemi était ailleurs et que toutes les forces étaient nécessaires pour défendre le jeune État.

Vous êtes donc Premier ministre et ministre de la Défense… Quelles sont vos premières décisions ?
D.B-G. : Créer Tsahal. Je voulais qu’on enseigne à nos recrues un hébreu parfait, l’amour du pays et la loyauté envers le peuple. Je crois que ces valeurs perdurent encore aujourd’hui. Et puis il me fallait trouver de l’argent, des armes… Seule ma volonté de fer, ma persévérance mais aussi une fermeté implacable m’ont permis de faire taire les voix qui s’élevaient à mon encontre. Il est vrai que l’on pouvait se demander comment un politicien de 60 ans pouvait se poser en chef de guerre

« J’adore aller à la synagogue lorsque je suis à l’étranger…»

Est-ce qu’à un moment vous avez ressenti une intervention divine dans tous ces évènements ?
D.B-G. : Vous savez, je suis un fervent croyant mais je ne suis pas pratiquant. Je crois en D. mais Il est pour moi d’une autre dimension. Les prophètes nous ont montré la voie, celle des valeurs humaines. Nous sommes un peuple de référence, c’est à dire que nous devons être un guide pour les nations du monde de par nos actions et notre rapport à l’autre.

Vous n’êtes pas pratiquant mais pourtant vous ne manquez pas d’aller à la synagogue le Chabbat lorsque vous êtes à l’étranger…
D.B-G. : J’adore aller à la synagogue lorsque je suis à l’étranger…
Le Peuple juif a réalisé un souhait vieux de plusieurs milliers d’années. Maintenant qu’il est installé sur sa Terre, il n’abandonnera pas ses valeurs, ni sa foi. L’homme a été créé à l’image de D.. Il est donc la source de la compassion, de l’humanité et de l’égalité… c’est ce que nous ont légué les prophètes. Moïse, le plus grand de tous nos prophètes a dit que nous étions la plus petite des nations mais que nous devions être un peuple avec les vertus les plus hautes (Am Segoula). L’enseignement de notre prophète est que nous devons être justes, vrais, aider ceux qui sont dans le besoin et aimer l’autre comme soi-même.

David Ben Gourion figure paternelle d’une jeune nation

Vous êtes un homme d’une grande spiritualité et, outre le Tana’h, vous avez montré beaucoup d’intérêt pour le bouddhisme. Pourquoi ?
D.B-G. :  Le bouddhisme reflète, d’une certaine manière, ma vision du judaïsme dans son approche sur la souffrance ou la réincarnation. Selon moi, le judaïsme est un ensemble de valeurs que nous inculquent les écritures. Je ne suis pas pour le dogme instauré par les autorités rabbiniques. La vraie spiritualité se détermine en fonction de notre engagement aux valeurs inspirées par la Torah et sur l’étude des écritures. Le Juif ‘nouveau’ sur sa terre doit se connecter à ses vraies racines, la parole des prophètes. Je retrouve une approche et des valeurs similaires dans le bouddhisme.

Revenons à l’Histoire… Vous avez parlé de décisions douloureuses tout à l’heure. Vendre des armes à l’Allemagne en faisait partie ?
D.B-G. : On en revient à ce que je vous disais à l’instant. Nous sommes un peuple avec des valeurs, et de la compassion. Je sais que cela pouvait déplaire mais j’ai toujours considéré que l’on ne pouvait imputer aux enfants la faute des parents. Accepter l’argent de l’Allemagne au titre de réparation a aussi été très impopulaire mais je persiste à dire que considérer tous les Allemands comme des Nazis est non seulement faux, mais injuste.
C’est un sujet très sensible aux yeux de certains…
J’en suis conscient et c’est la raison pour laquelle je n’aborde jamais ce sujet avec des survivants de la Shoah. J’en parle avec ceux qui n’ont pas souffert. Les criminels doivent être punis sévèrement, c’est indéniable, mais pas leurs enfants. C’est cela qui est juste, qui est juif.

Un petit mot sur la politique… Est-ce que vos alliés de l’époque vous manquent ?D.B-G. :  De qui parlez-vous ?

Golda Meïr, Moshe Dayan…
D.B-G. : Non, ils ne me manquent pas. Je suis un peu déçu par le fait qu’ils ne prennent pas les bonnes décisions. Mais je les aime, ce sont de très bonnes personnes. Simplement, je pense qu’ils commettent des erreurs, mais qui n’en commet pas ? Moi-même, j’ai dit parfois certaines choses que je ne redirais pas aujourd’hui.

Par exemple ?
D.B-G. : Disons qu’après la campagne du Sinaï en 1956, je me suis laissé un peu trop gagner par l’euphorie. C’était une erreur… Certains ont pensé que je voulais annexer le Sinaï. C’était faux, je voulais juste sécuriser l’accès à Eilat.

Vous parlez de la guerre de 1967, ce qui m’amène à vous parler des relations entre Israël et la France. Quelle est votre vision de ces relations ?
D.B-G. : Les relations franco-israéliennes ont toujours été marquées par l’opposition entre le besoin pour la France d’avoir de bons contacts avec un partenaire important au Moyen-Orient et celui de maintenir des relations correctes ou même privilégiées avec le monde arabe.
Suite à la conférence de presse du 27 novembre 1967 où, interrogé sur la situation au Proche-Orient, le Général de Gaulle à déclaré que beaucoup se demandaient si « les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : L’an prochain à Jérusalem », je lui ai expliqué dans un courrier  daté du 6 décembre 1967, que ce n’est pas par la force, ni même uniquement avec de l’argent, et certainement pas des conquêtes, mais  par notre création pionnière que nous avons transformé une terre pauvre et aride en un sol fertile, créé des agglomérations, villes et villages sur des surfaces désertiques et abandonnées !
J’ai également rappelé au Général de Gaulle que s’il est vrai qu’après la Révolution française, les Juifs devinrent égaux en droits, l’un des plus grands actes des Français, que nous n’oublierons jamais, l’homme qui, eut la vision d’un État juif et fascina la majorité de son peuple, le Dr Théodore Herzl, en est arrivé là à la suite du procès de Dreyfus et des mouvements antisémites qui ont suivi. Pour autant, nous n’oublierons jamais l’héroïsme moral des hommes tels que le Colonel Picard, Clemenceau, Zola, Jaurès et autres, qui luttèrent pour la justice avec obstination et courage, et qui eurent gain de cause. Enfin, j’ai rappelé dans ce courrier, que dans la Déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948, nous avons tendu « une main de paix et de bon voisinage à tous les États voisins et à leurs peuples », faisant « appel à eux pour une coopération et une assistance mutuelle avec le Peuple juif, indépendant dans son pays » et que « l’État d’Israël était prêt à contribuer à l’effort commun en vue du progrès de tout le Moyen-Orient ».

Vous avez, il me semble déjeuné, avec le Général, en juin 1960…
D.B-G. : Oui, dans les jardins de l’Elysée, en présence du président Debré et de mon ami Shimon Pères zal ! De Gaulle m’avait notamment demandé : « Quels sont vos rêves sur les frontières réelles d’Israël ? Dites-le-moi, je n’en parlerai à personne ». Je répondis : « Si vous m’aviez posé la question il y a 25 ans, j’aurais dit que notre frontière septentrionale est le fleuve Litani, et l’orientale, la Transjordanie. C’est sur elles que j’avais basé mes conversations avec les dirigeants arabes. Mais vous me posez la question aujourd’hui. Je vous dirai donc : nous avons deux aspirations principales : la paix avec nos voisins et une grande immigration juive. La surface de la Palestine en notre possession peut absorber beaucoup plus de Juifs que ceux qui sont susceptibles d’y venir. C’est pourquoi nos frontières nous suffisent, pourvu que les Arabes veuillent signer avec nous un traité de paix sur base du statu quo ».

David Ben Gourion entouré de Shimon Peres, Moshe Dayan, et Yitzhak Rabin, l’équipe à la tête de Tsahal en 1953.photo GPO

Dernière question, Monsieur le Premier ministre. Est-ce que vous avez peur pour Israël ?
D.B-G. : Bien sûr, j’ai toujours eu peur. Le pays est encore en construction, ce n’est que le commencement. Nous aurons encore bien des épreuves. Mais nous en sortirons vainqueurs. Nous sommes là maintenant et il ne peut y avoir de retour en arrière…

Merci Monsieur Ben Gourion
D.B-G. : Merci au Mag’ !

Sources:
http://www.jewishvirtuallibrary.org/david-ben-gurion-administration
http://thejewishpluralist.net/2014/02/david-ben-gurion-on-tanach-the-people-and-the-land/
https://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4833044,00.html
http://wrap.warwick.ac.uk/3141/
http://jcpa-lecape.org/david-ben-gourion-le-pere-de-la-nation/