Comme si Israël pouvait se payer le luxe d’une guerre de plus, la question du service militaire renforce le clivage entre laïques et religieux et contribue à diviser les relations entre Juifs dans l’État hébreu. LeMag’ a cherché à comprendre ce que disent  – et ce que veulent  – les uns et les autres.

Le 12 septembre 2017, la fameuse loi Tal, qui exemptait du service militaire les étudiants des yeshivot, a été abrogée par la Cour suprême. Depuis plusieurs années, au motif de l’égalité de tous devant la loi, de nombreuses voix se sont élevées pour exiger que les jeunes orthodoxes qui désirent se consacrer à l’étude de la Torah servent aussi dans Tsahal. Il appartient désormais à la Knesset de légiférer sur cette question. À l’initiative du Pr Yedidia Stern, l’un des dirigeants de l’Israel Democratic Institute,  un projet de loi a été déposé selon lequel, au cours des trois prochaines années, 8 % des jeunes religieux devront être enrôlés chaque année, puis 6,5 % au cours des trois années suivantes et 5 % pour les quatre dernières années. Ce plan permettrait de faire passer, en 10 ans, 63,5 % de ces garçons dans Tsahal. On se souvient d’Ehud Barak qui, alors ministre de la Défense, avait déclaré que seuls les plus « doués dans l’étude de la Torah » – qu’il estimait à un « quota de 2000 à 3000 personnes »  – seraient exemptés.

Afin d’attirer la population orthodoxe, Tsahal s’adapte au mode de vie des nouvelles recrues. Ainsi dans l’armée de l’air, les soldats reçoivent des repas glatt casher et bénéficient de temps pour prier et étudier.

Si l’égalité de tous devant la loi est une notion qui fait consensus, là où les motivations deviennent moins claires, c’est que ceux qui souhaitent voir tous les étudiants des yeshivot revêtir l’uniforme poursuivent en fait un objectif plus global : intégrer les orthodoxes sur le marché du travail. On sort alors d’un impératif de défense ou d’égalité pour entrer dans une logique comptable, totalement en phase avec l’idéologie ultralibérale d’aujourd’hui : tout Juif n’est qu’un homo économicus comme les autres. Sa valeur se réduit à sa capacité de production. S’il veut consommer, il doit produire.

Le problème, c’est que le monde orthodoxe n’a aucune volonté d’être en phase avec la société de consommation. Pour preuve : la pauvreté qui frappe ce secteur ne suscite aucune revendication, aucune révolte. Par contre, si l’on demande à leurs fils (et leurs filles) de faire l‘armée, alors ils descendent dans la rue par milliers !

Concernant l’obligation militaire, les religieux qui veulent expliciter leur point de vue ont le sentiment de se heurter à un mur. Comment faire comprendre à ceux qui croient que « C’est mon bras qui apporte la victoire » qu’à l’inverse, c’est « Hachem, le ich milkhama, le D.ieu des armées » qui la garantit ? Question d’autant plus difficile que les dérives et les excès des uns et des autres ne font qu’envenimer le débat. Il est urgent d’avoir une vue systémique du Peuple d’Israël : comme tout corps, il comprend une tête, un cœur, des pieds, des mains, etc… et à chacun sa fonction ! La défense du Peuple ne se réalise pas seulement en prenant les armes, mais aussi par l’étude des textes et la prière. Et c’est bien la particularité d’Israël : avoir une loi d’origine divine. En la pratiquant, on la réactualise, et tous les secteurs de la société (sécurité, recherche et innovation inclus) en profitent. (Lorsqu’il fallut faire rendre raison aux Midianites, Moché Rabbénou n’a pas proclamé un ordre de mobilisation générale : il a demandé qu’on choisisse 1000 guerriers par tribu).

Mais quelque part le débat est faussé parce qu’il existe justement de jeunes religieux qui décident de faire l’armée. Depuis sa création en 1953, le mouvement des yeshivot Hesder conjugue sur une période de 5 ans l’étude de la Torah (incluant le Tanakh, le Talmud et la pensée juive) et un temps de service actif dans l’armée. En 1991, le Prix Israël leur a même été attribué ! Avec près de 15 000 étudiants inscrits, c’est la preuve qu’un engagement religieux est compatible avec des activités militaires. Mais alors, pourquoi l’establishment militaire s’efforce-t-il de les placer dans des situations incompatibles avec la foi juive – comme la mixité des unités – si ce n’est pour les déjudaïser et les préparer à un mode de vie laïque ? Il y a plus : l’orientation politique des jeunes des yeshivot Hesder, le sionisme religieux, les rend suspects d’insubordination pour tout ce qui touche à la question du statut de la Judée-Samarie. Il faudrait retrouver le souffle qui animait le Rav Kook, fondateur de la Yeshiva Merkaz HaRav. Et faire la promotion intelligente du personnage du roi David, aussi habile dans la guerre qu’élevé dans la prière.

David Jortner


L’exemption des ‘harédim de l’armée date du statu quo de 1950 conclu entre Ben Gourion et l’Agoudat Israël (parti du judaïsme lituanien ).


Des ‘harédim sont parfois enrôlés de force, ce qui engendre des tensions, comme en mars 2017. L’arrestation de jeunes gens refusant de rejoindre Tsahal avait alors provoqué des manifestations de la communauté ultra-orthodoxe à proximité de Tel-Aviv.


81%

En 2013, un sondage, mené par l’Institut Smith révèle que 81% des électeurs du Likoud sont favorables aux coupes budgétaires des subventions aux étudiants des yeshivot qui refusent de s’enrôler dans le service civil ou dans l’armée.


69% 

des Israéliens sont en faveur de la décision de la Cour Suprême rendant invalide la fameuse loi Tal, rédigée de manière à encourager les jeunes ultra-orthodoxes à s’enrôler…


Yaïr Sheleg ©DR

“S’engager dansl’armée, surtout dans les unités de combat, c’est aussi un engagement total. Vous ne retrouvez votre famille, votre communauté, qu’une fois toutes les trois semaines pour le week-end. Les ‘harédim redoutent que les jeunes soient laïcisés par la force des choses”.
Yaïr Sheleg, directeur du programme Religion et État au Israel Democracy Institute


Ariye Dery ©DR

Le ministre de l’Intérieur Ariye Dery, du parti religieux Shass, a estimé sur Twitter que la Cour suprême était « complètement déconnectée de nos traditions ».


©DR

Suite à la présentation d’un plan de Naftali Bennett, le ministre de l’Education, visant à promouvoir, entre autre, l’intégration des femmes dans l’armée, sans distinction des niveaux de religiosité, une manifestation réunissant de nombreux ‘harédim s’est tenue à Jérusalem, le 12 février dernier.


Tzipi Livni ©DR

 

La députée de l’Union sioniste, Tzipi Livni, a accueilli la nouvelle dans un tweet de victoire :
“Service militaire, national, civique pour tous, sans exception ni entourloupe. Vous pouvez très bien préserver votre monde des yeshivot sans imposer vos exemptions à tous”.