Statut, droits, prise en charge médicale, matérielle ou psychologique, le monde du handicap en Israël ne peut se décrire d’un bloc. Chaque situation et chaque expérience  fait qu’il est très difficile de brosser un état des lieux schématique. Quant au statut, la brochure du Bitoua’h Leumi est très claire dessus, même si elle cache une réalité des plus complexe : peut prétendre aux droits d’une personne handicapée aujourd’hui le résident israélien ou la résidente israélienne qui n’est pas femme au foyer, et qui  n’est pas en mesure de travailler (ou travaille pour un salaire moindre), suite à un handicap physique, mental ou psychologique dû à une maladie, un accident ou un problème de naissance. Au delà de la définition, être invalide en Israël aujourd’hui révèle des réalités très contrastées, où le meilleur peut côtoyer le pire. Et si les associations aidant les handicapés abondent dans le pays, des failles existent encore dans un système où il faut parfois se battre pour obtenir ses droits. Petit tour d’horizon à travers quelques histoires édifiantes…

Ils font souvent la une des journaux. Dans les reportages, les clichés les montrent déterminés et prêts à en découdre : les Israéliens handicapés se battent pour leurs droits et n’ont pas peur de hausser régulièrement le ton pour manifester et réclamer une augmentation de leurs allocations. Une mobilisation sociale qui illustrerait, hélas, le creusement des inégalités dans une société où le système néo-libéral laisse sur le bas-coté de plus en plus d’exclus et de précaires. Pour nombre de ces personnes déjà éprouvées par leur handicap, l’un des défis les plus difficiles à relever serait d’arriver à vivre aujourd’hui avec un revenu en dessous du salaire minimum. Dernièrement, on a vu en tête des manifestations les députés Dov Khenin (Liste arabe unie) et Ilan Gilon (Meretz) monter notamment au créneau pour soutenir cette cause. Et pourtant… les organismes d’État et les associations venant en aide aux handicapés en Israël n’ont jamais été aussi nombreux. C’est une cause qui fédère, qui mobilise, qui touche. Combien de bénévoles apportent un soutien logistique et financier aux invalides de tous bords aujourd’hui, afin de favoriser leur insertion dans la société ? En dépit de ces efforts indéniables,  il y a toujours à faire pour améliorer le sort de nombre d’entre eux. Le mieux pour comprendre étant encore de donner la parole aux personnes concernées…

La dignité face à l’adversité… Esther en est d’une certaine façon l’incarnation quand on la rencontre et qu’on note sa mise soignée et son sourire avenant. Le regard doux et triste, cette nouvelle immigrante fixée à Jérusalem a choisi de faire bonne figure, en dépit de tout, et même si on la sent encore très marquée par la maladie, et tout ce qui a suivi. Pour LeMag’, elle a accepté de revenir sur deux années d’épreuves terribles, durant lesquelles sa vie a basculé : « Je m’appelle Esther et j’ai 57 ans. J’ai fait mon alyah toute seule, en 2014. En octobre 2016, suite à trois biopsies, mon médecin m’a annoncé brutalement que j’étais atteinte de trois cancers ». Sous le choc, Esther accuse le coup avec difficulté. Elle n’est pourtant qu’au début d’un véritable chemin de croix qui va s’avérer aussi éprouvant psychologiquement que matériellement. « On vous annonce trois cancers d’un coup, alors que vous êtes loin de vous en douter. Et puis on se retrouve seule avec ça et on réalise encore plus la gravité de la situation après les premiers rendez-vous avec la chirurgienne ».  Suite aux analyses, Esther doit affronter un cancer des deux seins et l’annonce d’une double mastectomie suivie de cinq mois de chimiothérapie. Elle enchaîne les allers retours à l’hôpital. C’est tout son quotidien qui bascule. Auparavant, Esther travaillait à mi-temps. Obligée d’arrêter son activité professionnelle, elle se rend au Bitoua’h Leumi pour ouvrir un dossier d’invalidité. Un rendez-vous très difficile pour cette nouvelle immigrante qui ne maîtrise pas bien l’hébreu. Les tracasseries administratives, ajoutées à un traitement quotidien très lourd qui l’épuise, l’obligent en effet à se déplacer chez son ex-employeur, à la banque, où, à bout de forces, elle finira par piquer une crise de nerfs. Cinq mois de “galère”, comme elle le décrit elle-même, commencent : « Il a fallu pendant cinq mois que je me déplace chez l’assistante sociale pour réussir à obtenir ce statut d’invalidité ». En attendant, Esther est sans revenu. Il faut bien vivre, et elle voit ses dernières économies fondre pour payer son loyer et subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Le processus est long. Trop long : « J’étais très fatiguée, sous le choc, avec une chimiothérapie et mon dossier d’invalidité à constituer. Je ne travaillais déjà plus depuis l’annonce du diagnostic ; je devais tout le temps envoyer des papiers, aller voir l’assistante sociale, qui faxait les documents, téléphonait pour savoir où ça en était. Ça été très long et fatiguant. Tant bien que mal, j’ai fini par obtenir une pension de 2700 shekels environ pour vivre, avec un loyer de 4000 shekels. Cinq mois de chimio très difficiles et en même temps cinq mois à l’issue desquels, j’ai enfin pu avoir ce statut d’invalidité ». Esther déplore dans le même temps qu’il a été très difficile pour elle de comprendre toute la teneur des rendez-vous médicaux. Elle précise : « Il fallait la fameuse hit’hayevout (prise en charge) pour faire le suivi et à chaque fois, je devais retourner à la koupat holim pour ce document, puis me rendre ensuite chez le spécialiste. C’est quelque chose qui a été très dur pour moi. Il fallait toujours que je sorte alors que je me sentais épuisée ». À cela s’ajoutent les premiers tracas financiers. La pension ne suffit évidemment pas à boucler un budget même modeste et Esther a énormément de mal à joindre les deux bouts : « Avec mes 2700 shekels, je n’arrivais pas à vivre. Les quelques économies qui me restaient depuis mon alyah m’ont permis de payer mon loyer. J’ai été en revanche prise en charge pour la chimiothérapie et l’opération. Ça n’a pas été facile, mais le réseau associatif m’a beaucoup aidée et soutenue pour les allers retours à l’hôpital, la traduction chez les médecins, il faut le dire. Ça m’a beaucoup touchée ». Esther obtient un taux d’invalidité de 100 %. Pour autant, elle ne peut bénéficier ni d’une aide à domicile, ni d’autres aides complémentaires. Elle précise : «  Ma pension a un peu augmentée. Je touche aujourd’hui à peu près 3100 shekels. J’ai 30 % de réduction dans les transports. J’ai fait des démarches pour obtenir une aide complémentaire de 1400 shekels afin de pouvoir payer mon loyer, mais on me l’a retirée au bout de deux mois. Je me suis battue avec l’assistante sociale pour faire appel à cette décision. En vain… ».

Patricia, elle, a vécu une toute autre expérience. Cette jeune maman d’un enfant autiste scolarisé dans une classe spécialisée apprend un peu par hasard, lors d’un rendez-vous médical, que la famille a droit à une aide du Bitoua’h Leumi. Peu familière de ses droits, l’équipe pédagogique du gan de son fils la met en contact avec une assistante sociale qui monte un dossier. Elle raconte : « Tout a été très vite. À partir du moment où l’assistante sociale est venue à la maison, ça n’a pas traîné. C’est elle qui m’a aidée à remplir un questionnaire sur le site internet du Bitoua’h Leumi et qui a transmis tous les papiers nécessaires ; on a joint les bilans psychologiques et neurologiques de notre fils et puis on a attendu ». Patricia s’attend à être convoquée en commission, à ce que son fils subisse un examen des experts de l’Assurance nationale. Mais personne ne la contacte. L’assistante sociale lui dit juste de surveiller son compte en banque. Un rappel est susceptible d’être versé. Et effectivement, c’est ce qui se passe. Patricia a une énorme surprise en imprimant un relevé de compte : «  J’étais éberluée et reconnaissante tout à la fois. Nous avons reçu un rappel sur la somme qui nous était due, sur peut-être un an ou plus. C’était un gros virement, 30 à 35 000 shekels au moins. Et puis les versements mensuels ont commencé. Pour Gilad, notre fils, nous percevons maintenant une allocation de 2500 shekels tous les mois. C’est une somme que nous pouvons utiliser pour le faire garder, pour des ‘hougim ou pour les vacances, à nous d’en faire le meilleur usage ». Patricia n’en revient pas que la prise en charge ait été aussi rapide. Une aide qui est au diapason de tout le dispositif éducatif et psychologique mis en place autour de Gilad, qui bénéficie d’un encadrement pédagogique et social sans pareil. Quelques temps plus tard, la famille reçoit un courrier confirmant la décision du Bitoua’h Leumi ainsi que la carte d’handicapé de l’enfant. Leurs coordonnées seront également transmises à Alut, une association aidant les parents d’enfants autistes. Patricia conclut : « Tout a été rapide. J’ai même l’impression qu’on a été au devant de nos besoins et de ceux de notre fils. Que ce soit aux niveaux matériel ou éducatif, je dois dire que la prise en charge a été exceptionnelle. Je remercie l’État d’Israël ». Cette histoire exemplaire illustre, outre l’implication de l’État pour ce type de dossier, la grande sensibilisation de la société à la cause des enfants malades ou invalides. Rappelons que dans ce type de cas, l’assurance d’incapacité générale prévoit une allocation conséquente pour tout enfant handicapé. Un coup de pouce non négligeable accordé aux familles pouvant en bénéficier… Ce dispositif social octroie également une aide pour les besoins spéciaux des handicapés graves, ainsi qu’une aide à l’orientation professionnelle accordée à l’adulte. Notons dans certains cas aussi qu’il est possible de travailler et de recevoir tout de même une allocation, bien que celle-ci soit réduite à un montant inférieur. Dans ce contexte, le budget 2018 pour les handicapés a su tenir compte cette année des récentes protestations, puisqu’il prévoirait, pour environ 244 000 Israéliens totalement invalides, entre 501 et 701 shekels d’augmentation (par mois) de leur allocation, d’ici la fin de l’année. Rappelons que jusqu’alors, le revenu pour un handicapé reconnu à 100 % s’élevait à 2342 shekels. Cet accord inédit comprendrait également une enveloppe supplémentaire de 50 millions de shekels pour les personnes aveugles. Si, à l’heure actuelle, on reste encore loin des revendications des personnes totalement invalides, qui réclament un revenu équivalent au salaire minimum (soit 5300 shekels par mois) on peut espérer néanmoins une nette embellie pour les années à venir et d’autres gestes de la part d’un gouvernement constamment rappelé à l’ordre par la population concernée. De quoi rester optimiste…


 

Les conditions des droits à l’allocation d’invalidité :
L’incapacité médicale est calculée selon un taux de 60% au moins, ou 40% au moins si l’assuré souffre de plusieurs handicaps. (Pour une femme au foyer handicapée – 50% minimum).

Montant de l’allocation au mois de janvier 2016 :
2342 shekels par personne dont le niveau d’incapacité est de 100% , et une somme proportionnelle au niveau d’incapacité pour une personne dont le niveau d’incapacité varie entre 60% et 74%, selon les revenus.