Irena Sendler RÉSISTANTE POLONAISE ET ANGE-GARDIEN DES ENFANTS DE LA SHOAH

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Infirmière, résistante et Juste parmi les Nations… Irena Sendler, décédée en 2008 à l’âge de 98 ans, a légué au monde une leçon de courage, d’humanité et de force morale exceptionnelle en bravant la Gestapo durant la guerre. Pour sauver 2500 enfants juifs du Ghetto de Varsovie, la jeune femme aura affronté tous les dangers. Retour sur le parcours d’une héroïne polonaise hors norme, qui avait fait du testament moral de son père sa devise : « On m’a éduquée dans l’idée qu’il faut sauver quelqu’un qui se noie, sans tenir compte de sa religion ou de sa nationalité ».

 

Irena Sendler. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Sur des photos d’époque, une jolie brune pose, dans les années 40, en tenue d’infirmière. Le regard est doux, le sourire discret, et rien ne laisse deviner, derrière ce portrait anodin, le secret d’une jeune femme à la détermination sans faille. Près d’un demi-siècle plus tard, c’est la même femme que l’on retrouve, entourée des personnes qu’elle a sauvées et qui sont devenues, entre temps, des adultes. Une honorable vieille dame en fauteuil roulant, déjà couverte de distinctions internationales. Une Juste parmi les Nations qui aura protégé, au péril de sa vie, des enfants condamnés aux camps d’extermination.

 

Née Krzyżanowska, Irena voit le jour le 15 février 1910 à Varsovie. Petite fille, elle observe déjà son père, médecin, soigner tout le monde avec dévouement. Ce membre du Parti socialiste polonais, mort des suites du typhus en 1917, va avoir une influence décisive sur la jeune femme. Elle n’oubliera pas sa vision du monde, qu’elle fera sienne : les gens sont divisés en deux catégories, les bons et les méchants. Leur race, leur religion ou nationalité n’ont guère d’importance. Forte de ces convictions, la jeune femme s’engage avant la guerre dans l’Union de la jeunesse polonaise démocratique de gauche. Avant d’être la résistante qui se fera appelée plus tard “Jolanta”, c’est d’abord une militante polonaise sensible à la détresse des plus faibles et des plus démunis. Et ce, quelles que soient leurs origines.

Irena endosse donc le rôle d’assistante sociale. Très active, elle travaille auprès des familles juives pauvres de Varsovie. 3,5 millions de Juifs vivent alors en Pologne, dont 400 000 qui vivent dans la capitale polonaise. À la veille de la Seconde guerre mondiale, nul ne se doute encore que cette communauté va être la cible des pires exactions, avant d’être complètement décimée. Pour l’heure, il s’agit d’améliorer les conditions de vie d’une population victime d’antisémitisme. Très vite, l’occupation allemande va donner  une autre ampleur au calvaire des Juifs de Pologne. Dès le début de l’occupation, les nazis ont pour objectif de parquer ces habitants dans des ghettos. Nous sommes à l’automne 1940, et Irena Sendler va affronter tous les dangers pour apporter clandestinement de la nourriture, des vêtements ou encore des médicaments à ses résidents. Regroupés dans un quartier de la capitale sur une surface de 4 km², 450 000 personnes s’entassent, dans des conditions de vie de plus en plus précaires.

Irena cache des enfants dans des sacs de pommes de terre et des cercueils, d’où ils sortiront vivants et libres.

Irena s’implique au service d’aide sociale de la mairie de Varsovie, où elle organise l’aide aux plus démunis. Après l’entrée en guerre de la Pologne, les cas d’enfants abandonnés se multiplient. Décembre 1942, Irena est nommée Chef du département de l’enfance par la Commission d’aide aux Juifs. Durant la même période, elle intègre le mouvement de résistance Zegota.  Un tournant s’amorce. Pour Irena, animée d’un sombre pressentiment, il s’agit maintenant d’agir vite. Sous le nom d’emprunt de Jolenta, la jeune femme va organiser, de manière héroïque, le passage clandestin des enfants du Ghetto vers des familles d’accueil et des orphelinats. À Varsovie et ses environs, des « caches » attendent ceux qui auront la chance de sortir de cet enfer.

Dans cette véritable mission de sauvetage, une vingtaine de travailleurs sociaux l’accompagnent. Sous le prétexte de vouloir arrêter la propagation des maladies dont souffrent alors les Juifs, Irena arpente le Ghetto sans relâche, à la recherche d’enfants qu’elle pourrait sauver. Sur son bras, un brassard avec l’Étoile de David. Dans les rues de ce petit territoire surpeuplé, elle n’attire guère l’attention, et c’est tant mieux. Discrètement, sous le nez des nazis, la jeune femme va évacuer des enfants cachés dans des ambulances ou des camions à ordures. Certains doivent leur salut à des sacs de pommes de terre, d’autres à des cercueils d’où ils sortiront vivants et libres, de l’autre côté. Parfois, les plus petits sont dissimulés dans des valises ou sous les manteaux de personnes munies d’un laisser-passer. Irena et son équipe d’assistantes sociales prennent tous les risques. Savent-elles qu’il s’agit là d’une question de vie ou de mort ? Des rumeurs parlent de déportation vers des camps de détention, vers des camps inconnus… La jeune femme a le pressentiment que ceux qui ne sortiront pas du Ghetto seront condamnés. Pour ceux qui échappent au piège qui se referme lentement sur les jeunes résidents du Ghetto, le groupe a préparé des faux papiers qui leur permettront d’être placés dans des orphelinats, ou des familles d’accueil. De son côté, la jeune femme pense aussi déjà à l’après-guerre. Sur des papiers, Irena note soigneusement les vrais noms des enfants évacués. Ces documents, elle prendra soin de les glisser dans des jarres qu’elle enterrera sous un arbre au fond de son jardin. Au Printemps 1943, une poignée de survivants mènent une insurrection désespérée dans le Ghetto, avant que l’armée nazie ne rase complètement le quartier.

On ne plante pas des graines de nourriture, on plante des graines de bonnes actions. Essayez de faire des chaînes de bonnes actions, pour les entourer et les faire se multiplier

Le 20 octobre de la même année, Irena est arrêtée par la Gestapo et emmenée à la prison de Pawiak. Elle a été dénoncée. Les nazis la torturent, mais elle garde le silence sur ses complices, son réseau, les enfants cachés.  De cette épreuve, Irena Sendler sortira infirme à vie.  Sainte aussi, peut-être. Mais ce n’est pas assez pour ses tortionnaires, qui, après lui avoir brisé bras et jambes, la condamne à mort. Sur le chemin de l’exécution, un miracle va se produire. Contre toute attente, un officier allemand, soudoyé par la résistance polonaise, la libère. Mais le répit est de courte durée. La police secrète la recherche activement. Irena est obligée de se cacher jusqu’à la fin de la guerre. Pour autant, elle supervise, de sa planque, le sauvetage d’autres enfants. Un combat qu’elle mènera jusqu’au bout, sans faillir.

Élevée au rang d’héroïne, Irena Sendler devient en 1991 Citoyenne d’Honneur de l’État d’Israël

1945. Enfin, l’armistice est signé. Irena, à l’aide des documents cachés dans son jardin, s’emploie déjà à retrouver les enfants cachés pour leur révéler leur véritable identité. Localiser tous les parents survivants est une tâche aussi ardue et pénible. Très peu ont survécu. Quant aux petits, ils ont été placés en famille d’accueil, ou adoptés. Sans se décourager, Irena transmet cependant la liste des noms à Adolf Berman, le président du Comité Juif en Pologne. Grâce à cette initiative, l’institution réussira à retrouver environ 2000 enfants. La jeune femme reprend alors peu à peu une vie normale et se consacre à des orphelinats et des maisons de retraite. Le temps passe. C’est le nouvel État juif qui sera le premier à reconnaître, et honorer, les actions d’Irena. En 1965, un premier hommage à Yad Vashem lui est décerné, et elle reçoit le titre de « Juste parmi les nations ». Puis celle qui est devenue bel et bien une héroïne devient, en 1991, Citoyenne d’Honneur de l’État d’Israël. Mais il faudra attendre 1999 pour que son histoire et ses actes admirables gagnent en notoriété. Progressivement, celle qui fut bien plus qu’une simple assistante sociale prend sa place dans le carré très fermé des héros de la Seconde guerre mondiale, qui, à l’instar d’un Oskar Schindler, verra même sa vie retracée au cinéma ! Pour Irena, c’est d’abord une pièce de théâtre, intitulée « Life in a jar » et inspirée de son histoire qui rencontre un succès international. Dans la foulée, une fondation est créée à son nom. En partenariat avec l’association polonaise Enfants de l’Holocauste, un prix Irena-Sendler voit également le jour, « Pour la Réparation du Monde ». Ce prix est décerné aujourd’hui aux États-Unis et en Pologne à des instituteurs qui enseignent le respect et la tolérance.

Et les distinctions continuent de pleuvoir. En mars 2007, le gouvernement polonais propose qu’elle soit élevée au rang d’Héroïne nationale, ce que le Sénat votera à l’unanimité. Sa candidature au prix Nobel de la paix est recommandée par l’État. Mais dans ses vieux jours, Irena Sendler est peut-être touchée avant tout par les nombreuses visites de personnes qu’elle a sauvées lorsqu’elles étaient enfants. Dans son appartement de Varsovie, on vient lui témoigner une chaleur et une reconnaissance immenses. Pour chacun de ces rescapés, elle tient une place à part, la place qu’ont ces êtres qui ne peuvent nous faire désespérer de l’humanité. C’est là, semble-t-il, où se tient Irena Sendler, pour toujours. Modeste, elle n’assistera pas aux cérémonies lui rendant hommage en 2007. Elle se contentera de faire lire une lettre par une survivante, Elżbieta Ficowska, qu’elle avait sauvée bébé en 1942. Et ces quelques mots résonnent et continueront à résonner comme le testament moral d’un être hors du commun : « J’appelle tous les gens de bonne volonté à l’amour, la tolérance et la paix, pas seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix ». Irena Sendler s’éteint chez elle le 12 mai 2008 à Varsovie, à 98 ans.  Celle qui avait toujours pensé qu’elle n’était pas une héroïne et qui regrettait d’avoir fait si peu (!) est devenue un symbole universel de la résistance face aux atrocités qu’ont pu commettre des êtres humains envers d’autres êtres humains. Nul doute qu’elle demeurera un modèle pour toutes les générations…


Le film “The courageous heart of Irena Sendler”, réalisé par John Kent Harrison (USA,  2009) inspirée de sa vie.

 

 

 


« Irena », une bande dessinée en trois volumes, de Jean-David Morvan et Séverine Tréfouël, aux éditions Glénat.