Le Chabbat le plus haut du monde

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Au cours de l’année dernière, un groupe d’Israéliens francophones composé de six médecins, d’un dentiste, d’informaticiens et d’hommes d’affaires ont décidé d’organiser « le Chabbat le plus haut jamais célébré dans le monde ». Le Dr Michel Koginsky, pédiatre à Jérusalem, a accepté de partager cette incroyable expérience avec leMag’.

 Nous sommes 17, ce qui correspond en hébreu à la guématria (valeur numérique) de Tov, donc un bon chiffre, à être tous tombés d’accord sur la proposition de Jean Guetta d’atteindre le pic de 6200 mètres, Island Peak, situé sur les pentes du mont Everest, qui culmine à 8840 mètres. Notre pratique religieuse, sans être orthodoxe au sens où on l’entend à Bné Brak, est celle de Juifs français mangeant casher, fidèles aux prières quotidiennes, au respect du Chabbat et à l’étude de la Torah. Si quelques-uns avaient déjà pratiqué l’escalade, pour nombre d’entre nous, notre activité sportive se résumait à la randonnée. Le guide savoyard, Pierre Dutrievoz, est aussi de l’aventure.

Katmandou, la capitale du Népal


Nous nous donnons rendez-vous à Katmandou, la capitale du Népal, où nous passons notre premier Chabbat dans le Beit ‘habbad dirigé par Rabbi Hezki et son épouse, la Rabbanit Hanna, de véritables anges gardiens pour tous les trekkers juifs de passage dans l’Himalaya. Dimanche matin, après 40 minutes de vol dans un petit avion, nous atterrissons à l’aéroport de Lukla (2800 mètres), dont la seule piste d’atterrissage est connue pour être la plus dangereuse du monde. Nous avons donc récité fidèlement la Tefilat hadere’h (prière du voyageur). Nous avons emporté un petit Sefer Torah dans un de nos sacs à dos, de la nourriture casher apportée d’Israël, des pots et des plats achetés à Katmandou. Après la prière du matin face aux sommets enneigés, sacs bien arrimés sur nos dos, nous commençons la montée vers le petit village de Phakding. Nous sommes accompagnés de 15 porteurs et yaks de montagne, qui transportent nos vivres, bagages, bouteilles d’oxygène et du matériel médical d’urgence. L’aventure commence vraiment… Le temps est magnifique, l’air est pur, l’herbe est partout et les forêts sont nombreuses. Nous suivons un petit chemin qui serpente à travers d’innombrables collines, des rivières majestueuses et des ruisseaux de montagne étincelants. Nous croisons des habitants chargés de paniers lourds, des enfants en uniforme sur le chemin de l’école, des mules transportant des barils et des marchandises. Les passants sourient doucement, en nous disant “namaste” (shalom en népalais). À la fin de la journée, nous nous arrêtons dans une loge dont le salon est chauffé par un simple poêle. Le temps est venu d’étudier la Guemara, la page quotidienne du Daf HaYomi. C’est la première fois que les mots du Talmud babylonien sont étudiés si haut dans le monde.

Le lendemain matin, nous lisons la parashat Vayera de notre Sefer Torah dans l’Himalaya enneigé. Une émotion jamais ressentie à Jérusalem nous envahit. À mesure que nous continuons à grimper, l’oxygène se raréfie, et la respiration est de plus en plus lente. Les premières plaques de neige apparaissent à mesure que disparaissent les fleurs des rhododendrons. Le chemin devient plus raide, et nous traversons plusieurs ponts suspendus se balançant au-dessus de torrents. Pour nous rassurer, nous chantons la chanson hébraïque Gesher Tzar Meod, contenant les mots « Le plus important est de ne pas avoir peur ».  À cette altitude, chaque pas est une lutte. Notre guide de montagne nous explique comment économiser nos forces. Nous nous soutenons mutuellement. Finalement, nous atteignons Namche Bazaar, un grand village que surplombe le massif de l’Everest, proche et si inaccessible. Epuisés et heureux, nous réservons des « loges » à 3500 mètres d’altitude au pays des Sherpas.  Mais dès que le soleil se couche, le froid nous saisit. La nuit, la température tombe à moins 20 degrès à l’extérieur et moins 7 degrès dans nos chambres. Nos bouteilles d’eau se sont transformées en blocs de glace. Pour nous réchauffer, un petit poêle brûle de la bouse de yak séchée. Le lendemain matin, nous traversons les villages de Tengboche et Dingboche, entourés d’énormes sommets de glace.Les rivières sont totalement gelées.

Nous atteignons le point de 4000 mètres.


Nous atteignons le point de 4000 mètres. La beauté des montagnes atténue notre douleur physique. Le paysage magnifique est à couper le souffle. Devant ces montagnes glorieuses, on ne peut que bénir l’œuvre du Créateur ! Notre prochain arrêt est la cour d’un monastère bouddhiste à Tengboche. Nous approchons de Chabbat, le temps de la recharge spirituelle et physique. Notre destin sera bientôt à portée de main. Là, à 4800 mètres d’altitude, loin de toute civilisation, nous célébrons notre deuxième Chabbat. Chacun s’employe à préparer la nourriture et le kiddouch est récité sur du vin du mont Hermon servi dans un gobelet en argent. Une atmosphère sainte régne malgré les températures glaciales. Pour la première fois dans l’Histoire, Chabbat est célébré en minyan à 4730 mètres sur les pentes du mont Everest enneigé. Chabbat triomphe de l’environnement hostile. Suivant la tradition du Arizal (16e siècle), nous allons dehors pour chanter “Le’ha Dodi” avec ferveur, dansant sur l’Himalaya, mais orientant nos prières et nos cœurs vers Jérusalem. Les sherpas, auxquels nous avons dit de s’abstenir de travailler pendant Chabbat, nous regardent avec incrédulité. Fortifiés par le repas, le vin, les zmirot, la bonne humeur et les divré Torah, le froid impitoyable semble reculer. Nous atteignons ainsi des sommets spirituels que nous n’avons jamais connus. La splendeur physique des six jours de la création nous enveloppe… Le dimanche, nous nous divisons en deux groupes. À minuit, les plus robustes d’entre nous se dirigent vers le sommet d’Island Peak, à 6200 mètres.

Les deux plus résistants de ce groupe réussissent à atteindre le sommet

Après plusieurs heures d’efforts surhumains, les deux plus résistants de ce groupe réussissent à atteindre le sommet, affichant triomphalement le drapeau d’Israël pour la première fois sur ce site vertigineux.  Pendant ce temps, un deuxième groupe de grimpeurs atteint Imja Lake à 5100 mètres. Après avoir célébré Chabbat si haut et agité le drapeau bleu et blanc à de pareilles altitudes, nous avons le sentiment que notre minyan d’alpinistes vient de réussir sa mission.

AM YISRAEL ‘HAÏ !