►►► C'EST L'HISTOIRE

Qu'est-ce qui donne à l'humour juif cette saveur si particulière ? Sans nul doute cette autodérision fé-roce, cette capacité à rire de soi et de ses propres travers sans complaisance. Peut-être aussi, dans son aspect le plus bouleversant, ce tour de force ...

Qu’est-ce qui donne à l’humour juif cette saveur si particulière ? Sans nul doute cette autodérision féroce, cette capacité à rire de soi et de ses propres travers sans complaisance. Peut-être aussi, dans son aspect le plus bouleversant, ce tour de force d’arriver à sourire au milieu des larmes. Car l’humour juif, c’est aussi exorciser le malheur, tout ce qui pourrait dans notre Histoire nous pousser à jeter l’éponge, à désespérer. Petit tour d’horizon d’un esprit comique qui a conquis un large public avec le temps.

Le rire est ethnocentrique, et pourtant, celui qui le provoque a souvent ce petit quelque chose de plus : il touche à l’universel. Saupoudré d’une bonne dose d’irrationnel et d’absurde, jusqu’au-boutiste et sans complexe, généreux, il étonne, provoque et suscite l’hilarité de tous. Avec une telle recette, Mémé Sarfati a fait hurler de rire des Français bon teint, dont la grand-mère était à mille lieux de notre vieille matriarche tunisienne si truculente. Mystère. Est-ce l’authenticité et cette fameuse capacité à rire de soi qui désarme un public chez lequel aucune référence aux situations ou aux caractères décrits n’inviterait à l’hilarité ? Cet humour unique qui s’est décliné dans toutes les langues et dans le monde entier s’agrémente d’une bonne dose d’autodérision, souvent empreinte des stéréotypes des Juifs sur eux-mêmes ou des autres sur eux. Quand il prend une dimension universelle, il devient un rire qui peut mettre en lumière l’absurdité de la condition humaine et de son rapport à D.ieu. À ce titre, la religion reste une source inépuisable pour les blagues juives en général : entre les interprétations des règles du Shabbat, les opinions de rebbe, les incidents à la synagogue et les relations avec les autres religions, il y a de quoi rire… aux larmes. Parmi les incontournables symboles, citons la figure de la mère juive, décrite comme castratrice et toujours persuadée que son fils est le meilleur. Cela donnera notamment au théâtre une pièce jouée pendant des années à guichets fermés : “Comment devenir une mère juive en 10 leçons”, de Paul Fuks, d’après Dan Greenburg. Autre thème cher à cet humour sans concessions, l’argent et le commerce. Sur le sujet, toutes sortes de poncifs et de clichés existent, frôlant souvent la caricature antisémite. Entre autres exemples, citons Joseph Klatzmann qui, dans “L’humour juif”, aura cette simple phrase d’une ironie amère : « Dieu aime les pauvres et aide les riches ».

Woody Allen ©DR

Dans un registre plus cocasse, Woody Allen, dans l’un de ses one-man-show croque ainsi le célèbre sens du commerce des Juifs : « Je tiens beaucoup à ma montre, c’est mon grand-père qui me l’a vendue sur son lit de mort ». Si, aux États-Unis, l’humour juif s’est épanoui de façon spectaculaire, c’est que les Juifs y sont fortement représentés. Que ce soit dans le vaudeville, la “stand-up comedy”, les films ou la télévision, “ils sont partout” et leur humour ravageur ne fait pas rire que leurs coreligionnaires. Au pays de l’Oncle Sam, le plus célèbre représentant de cette d’ironie teinté d’angoisse est l’auteur d’ « Annie Hall » et de « Manhattan ». Woody Allen, le célèbre réalisateur, est devenu le symbole même de l’humour juif new-yorkais. Plus tôt dans l’histoire du cinéma, les Marx Brothers et Jerry Lewis ont également fait leurs preuves, sans compter les Jim Abrahams ou Jerry Seinfeld, pour ne citer qu’eux…

Les origines de cet humour remonte à la culture et au monde yiddish. Son centre  était alors situé en Europe de l’Est. Il perpétue souvent l’esprit des conteurs ashkénazes, en renouvelant leur inspiration au contact de la vie moderne.  Woody Allen, Goscinny, Philip Roth ou encore les Marx Brothers restent les plus fidèles héritiers de ce rire singulier, teinté de désespérance et d’autodérision. Cette tradition humoristique propre à la culture juive puise aussi son inspiration dans un mécanisme de défense, c’est à dire ce fameux réflexe de survie d’une communauté face aux tragédies de son histoire. On distingue deux facettes de cet humour truculent: celui qui exprime l’ironie dirigée contre soi-même ou sa communauté, d’une part, et l’humour juif moderne, fortement teinté de culture yiddish. Indulgent, bienveillant, il se nourrit néanmoins d’une forme d’angoisse existentielle comme l’a illustrée « Woody ». En France, l’humour juif s’est épanoui grâce à bon nombre d’humoristes qui ont su le populariser sur scène. Certains sketches de Popeck, Michel Boujenah, Élie Semoun, Élie Kakou ou encore Gad Elmaleh sont devenus des références, voir des classiques. Ils se jouent des clichés, des mille et uns petits travers d’une communauté souvent croquée avec justesse et tendresse tout à la fois. L’exubérant « chalala » d’Elmaleh, persuadé d’avoir “éclaté” tout le monde à la bar mitsva de son fils est encore dans toutes les mémoires. Au cinéma, la comédienne Marthe Villalonga a immortalisé la mère juive dans plusieurs films. La séquence où Guy Bedos subit l’esclandre de sa mère débarquant en plein match de squash de son fils est devenu archi-culte. Elie Kakou avouant avec son accent nasillard irrésistible à Richard Anconina que « La vérité, il fait de la peine » provoque toujours un franc éclat de rire des spectateurs juifs comme non-juifs. Rire de soi sans complaisance, le secret d’un humour qui ferait fi des frontières et des différences de culture ? La religion et le monde orthodoxe ne sont pas en reste. Ils ont même su inspirer quelques chefs-d’œuvre comiques mémorables, comme “Les Aventures de Rabbi Jacob” (1973), qui fera la conquête du box-office, ou encore “La Vérité si je mens !” (1997), chronique un brin caricaturale du Sentier et des Séfarades. En Israël, on retiendra le parcours du duo formé par Shimen Dzigan et Ysrael Szumacher, tous deux originaires de Pologne où ils étaient déjà célèbres. Les deux larrons ont donné, quelques années après la Shoah, de nombreux spectacles en yiddish à travers le monde et enregistré plusieurs disques de sketches. L’humour juif, dans quelque langue qu’il se pratique, trouve sa source dans toutes ces histoires anonymes transmises aussi par la tradition orale. Des récits qui témoignent de l’esprit d’un peuple qui aime jouer avec les idées, rire parfois de ses coreligionnaires et même de sa propre érudition.

L’interprétation de la Torah par des érudits et les joutes verbales qu’elle suscite peut mener elles aussi à des jeux de l’esprit, véritable source d’humour. Le ” pilpoul “, par exemple (dérivé du mot pilpel, “poivre”) est une méthode d’analyse du texte qui se joue des contradictions. L’humour absurde n’est pas loin…

Ce sens de la répartie, épice du rire juif, est donc incontournable. Dans un autre registre, il met souvent en scène une réalité décalée, où l’on n’hésite pas à rire de ses propres faiblesses, et de cette étrangeté qu’on ressent face au monde ou à soi. Woody Allen, à travers son personnage bien rôdé d’intellectuel juif névrosé et désaxé l’a parfaitement illustré dans ses films.

Alors, quid de l’authentique humour juif ? Donnons le mot de la fin au célèbre psychiatre Boris Cyrulnik, qui le décrit clairement comme « un acte de résistance, de liberté, de résilience. Insolent, aigre-doux, parfois désespéré mais toujours
libérateur »!


Coluche ©DR

” La raison pour laquelle ce ne sont que des Juifs qui font des plaisanteries sur eux, c’est parce que d’abord c’est vrai qu’ils sont – intouchables  –  et d’autre part c’est une population qui a de l’humour et donc ils peuvent se permettre de faire des plaisanteries sur eux-mêmes, ce qui n’est pas notre cas à nous les Français .
Coluche dans le “Jeu de la vérité” émission des années 80

 

« L’humour juif, c’est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive ». Romain Gary dans “Les promesses de l’Aube”


Rainer Maria Rilke ©DR

” Pour les Juifs, rire, c’est aussi rire quand même, rire malgré tout 
Rainer Maria Rilke


Groucho Marx ©DR

“Parti de rien, j’ai atteint la misère 
Groucho Marx


« L’humour juif, c’est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive ».
Romain Gary dans “Les promesses de l’Aube”


« Pourquoi le violon est-il l’instrument favori des musiciens juifs ? Parce que c’est plus facile à emporter qu’un piano en cas de pogrom ».
Humour yiddish un brin désespéré


Rire de l’antisémitisme 

En Allemagne au début du nazisme : un Juif rencontre dans un café un autre Juif, un ami qui lit le journal antisémite Der Stürmer. « Mais comment, tu lis cette horreur ? »,lui demande-t-il. Et l’autre de lui répondre : « Quand je lis de la presse juive, il n’y a que des mauvaises nouvelles, des persécutions, de l’antisémitisme partout… Alors que dans ce journal, il est écrit que nous sommes les maîtres du monde et contrôlons tout, c’est quand même plus réconfortant ! ».