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Nous avons parlé de ces scandales révélés au grand jour, mais certains ne sont pas dévoilés alors qu’ils mériteraient de l’être. Pour illustrer ce cas de figure particulier, nous avons choisi de donner la parole à Shana Aaronson qui dirige une association dont l’objectif est de révéler le passé des pédophiles qui trouvent refuge en Israël en faisant leur alyah. Un sujet délicat, dérangeant. Tels ces lanceurs d’alertes qui ont levé le voile sur de nombreux scandales financiers en Europe, Shana Aaronson se heurte à des résistances à haut niveau. David Jortner l’a rencontré en exclusivité pour leMag’.

leMag’ : En osant dénoncer publiquement ces pédophiles juifs qui viennent se réfugier en Israël pour échapper à la justice de leur pays d’origine, vous avez levé le voile sur un scandale. Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Shana Aaronson : En 2011, alors que j’habitais encore aux États-Unis, j’ai rencontré un Américain qui avait été victime dans sa jeunesse d’un pédophile. Il m’a raconté comment le souvenir de ce qu’on l’avait forcé à vivre continuait à le hanter. C’était d’autant plus dérangeant que tout cela s’était déroulé à Brooklyn, dans le cadre d’une communauté religieuse. On s’est d’abord heurté au mur de silence des responsables d’une institution que la réputation de leur établissement importait beaucoup plus que l’équilibre psychologique et la santé mentale des enfants qui leur étaient confiés. À ce silence, il faut ajouter celui de la famille qui, honteuse et désemparée, préférait se cacher plutôt que de demander réparation. En enquêtant, on s’est rendu compte que le cas n’était malheureusement pas isolé. C’est ainsi qu’a été créé Jewish Community Watch : à l’initiative de parents et d’anciennes victimes, mais aussi de psychologues et de rabbins courageux, tous désirant mettre fin à l’impunité dont jouissent ceux qui agressent sexuellement des enfants. En quelques années, nous avons réussi à nous développer aux États-Unis, au Canada et à présent en Israël. Suite à nos interventions, nous avons constaté un changement dans l’attitude des responsables envers les abus sexuels dans la communauté orthodoxe américaine. Notre objectif est d’obtenir les mêmes résultats en Israël.

En quoi consiste votre action ?
S.A : Elle s’organise autour de trois axes : Éduquer, Prévenir, Soigner. Nous orientons les victimes vers des groupes de thérapie et de soutien. Nous informons les parents et les directeurs d’écoles. Nous aidons les parents dont les enfants ont été victimes de sévices sexuels à faire une déclaration à la police, ce qu’ils n’osent pas faire ou ne savent pas comment faire. Nous traquons les pédophiles et autres prédateurs, et reportons leurs agissements aux autorités. Par delà, nous essayons de motiver l’opinion et les responsables de la réalité du problème, car personne n’ose lever le voile sur ce type de délinquance qui laisse des séquelles pouvant durer toute une vie.

Comment voyez-vous la situation en Israël ?
S.A : Israël représente pour nous un défi de taille, car il existe ici, dans les médias et dans l’opinion, une forme d’auto-censure qui contribue à étouffer le problème. À la différence des États-Unis, il n’y a pas ici de registre des délinquants sexuels : dès lors, les parents ignorent les agresseurs qui vivent au milieu d’eux. En outre, malgré les décisions halakhiques des rabbins, de nombreuses communautés ne signalent pas ces abus à la police.

Vous avez des résultats concrets à votre actif ?
S.A : Nous avons identifié une liste de 42 pédophiles américains qui se sont installés en Israël par le biais de la Loi du retour. Arrivés ici en tant que touristes, ils demandent la nationalité israélienne sur place. Et ils l’obtiennent parce que – jusqu’à présent – l’objectif de l’Agence Juive, c’est d’accueillir tous les Juifs du monde entier, quels qu’ils soient, quel que soit leur passé. Nous agissons sur cette institution à un niveau très confidentiel pour qu’il soit mis fin à ce laxisme. Il existe bien des textes garantissant à l’État d’Israël le droit de refuser à un Juif d’immigrer s’il représente un danger pour les citoyens. Mais dans les faits, les autorités ne sont pas très regardantes sur le passé des postulants à la alyah. En plus, juste au moment de devenir israéliens, ils peuvent changer leur nom, postuler pour un métier qui les mettra en contact avec des enfants, et continuer impunément leurs pratiques vicieuses. Et une fois qu’ils sont en Israël, si leur pays d’origine cherche à les extrader, il faut savoir que l’État hébreu traîne des pieds, surtout s’il s’agit d’une simple demande de comparution. Les juges américains le savent et hésitent à s’engager dans un processus long et non garanti.

Êtes-vous optimiste ? 
S.A : Oui. D’autres personnes ont compris l’urgence de mobiliser l’opinion sur ce problème. C’est le cas de Manny Waks. Cet Israélien de 41 ans, qui a lui-même été victime d’abus sexuels, a fondé Kol VéOz ‭(‬קול‭ ‬ועוז‭),‬ une organisation qui lutte contre ces déviances dans les communautés en Israël et dans le monde. Il a récemment rencontré la députée Yfat Shasha-Biton (Koulanou) qui préside le Comité Spécial de la Knesset pour les Droits de l’Enfant. Convaincre les responsables du gouvernement qu’il faut établir des barrières pour interdire à ces prédateurs de se réfugier en Israël prendra du temps. Dans l’état actuel des mentalités, convaincre les responsables communautaires de rompre la loi du silence prendra aussi beaucoup de temps. Mais le moment est venu de lever le voile sur ces scandales dont on ne parle pas.