© Anne-Caroll Azoulay
Carole Dreyfus © Anne-Caroll Azoulay

Au cœur de Jérusalem, nichée dans une vallée faisant face aux murailles de la ville éternelle, la Cinémathèque de Jérusalem est l’un des lieux culturels incontournables du pays. Particulièrement appréciée des artistes et intellectuels, israéliens et étrangers, elle fourmille d’activités et de festivals tous plus intéressants les uns que les autres. Pour en savoir plus sur cette pépite culturelle, leMag’ s’est adressée à l’une de ses responsables, Carole Dreyfus.

leMag’ : Racontez-nous la genèse de la Cinémathèque…

Lia Van Leer avec Marcello Mastroiani
à la Cinémathèque de Jérusalem
© D.R Jerusalem Cinematheque

Carole Dreyfus : Elle est indissociable de sa fondatrice, Lia Van Leer. Originaire de Roumanie, Lia Van Leer arrive en Israël en 1940. Grande férue de cinéma, elle passe ses étés en France et  éprouve ce coup de cœur pour la culture française. Lorsqu’elle vient en Israël pour rejoindre sa grande sœur, à l’âge de 16 ans, elle commence aussitôt à organiser des ciné-clubs. Elle fait cela chez elle à Haïfa. En 1952, elle épouse Wim Van Leer, un producteur de cinéma. Ensemble, ils voyagent à l’étranger et surtout commencent à s’intéresser et à connaître l’industrie du cinéma. Le ciné-club de Haïfa prend alors de plus en plus d’ampleur, sorte de prélude à ce qui devient en 1955 la cinémathèque de Haïfa, la première cinémathèque du pays.
Avec son mari, elle collecte des films, un peu partout dans le monde, reçoit des artistes, se créant ainsi une collection privée qui va permettre la fondation de la première institution israélienne en matière d’héritage cinématographique, acceptée au sein de la Fédération internationale des archives du film (FIAF), en 1963. Après la guerre des Six Jours (1967) à Jérusalem, devenue sous l’impulsion de Teddy Kollek une capitale culturelle qui attire les artistes, Lia Van Leer se fait construire une maison dans le quartier de Yemin Moshé où elle vivra jusqu’à sa mort en 2015.

C’est à ce moment qu’elle quitte Haïfa ?
C.D : Elle commence la construction de sa maison de Jérusalem en 1968 et est de plus en plus attirée par cette ambiance bohème, très artistique qui régne alors dans la capitale. Ce qui la décide réellement, c’est sa rencontre avec George Ostrovsky, un mécène juif venu du Brésil. Il leur propose de créer un centre international de cinéma à Jérusalem. Les Van Leer s’installent donc à Jérusalem en 1973 et avec l’appui de Teddy Kollek et de la Fondation de Jérusalem qui aident à lever des fonds, ils créent la Cinémathèque de Jérusalem en 1981.

Comment se fait-il, qu’en cette période si difficile pour Israël, il y ait un tel intérêt pour le cinéma et la culture ?
C.D : Cette passion pour le 7ème art peut paraître  accessoire, mais en 1967, les Israéliens vivent une période un peu prolixe et légèrement euphorique. Ils sont convaincus que le pays est fort et que l’on peut y créer énormément de choses nouvelles. Teddy Kollek, comme les Van Leer, vient d’Europe et comme eux, il a en lui ce lien avec la culture, les arts et les lettres, le cinéma… Tout cela joue beaucoup.

Vous avez évoqué la reconnaissance des archives israéliennes au sein de la FIAF en 1963. Cela veut-il dire qu’il y avait déjà une industrie cinématographique israélienne ?
C.D : Le cinéma israélien n’en est encore qu’à son balbutiement mais les archives des Van Leer comportent des films du monde entier. Par exemple, on peut y trouver le premier film tourné en Palestine en 1896 par les Frères Lumière à Jérusalem. Chronologiquement, c’est le premier film que l’on a sur Jérusalem !!

Quentin Tarantino © Gafni Technologies

La Cinémathèque a été créée en 1981, et en 1983, le premier Festival International du Film de Jérusalem voit le jour et attire aussitôt (jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs) des stars internationales. Quelle est la raison de cet engouement ?
C.D : Il faut savoir que Lia Van Leer a assisté à de très nombreux festivals dans le monde, a été juré au festival de Cannes et par là même a donc rencontré une pléiade d’artistes. Lia Van Leer est une personnalité assez impressionnante, décorée de nombreuses fois (dont la Légion d’Honneur) et est très connue dans le monde du cinéma et de la culture. C’est grâce à cette notoriété qu’elle réussit à faire venir Jeanne Moreau à Jérusalem pour la première édition du Festival. Le premier film que nous avons diffusé lors du premier festival était ‘Le Bal’ d’Ettore Scola. À l’époque, il fut diffusé dans la grande salle de la Cinémathèque, qui contient 380 places. Aujourd’hui, nous ouvrons ce festival (qui accueille près de 360 000 visiteurs et des centaines de professionnels de l’industrie cinématographique d’Israël et de l’étranger) dans la ‘Piscine du Sultan (Bre’hat Hasultane)’ avec 6000 spectateurs ! Lors de la dernière édition, la guest star, Quentin Tarantino, a déclaré que le lieu était magique, comme envoûtant… Il a su résumer l’attraction que ce lieu exerce sur les artistes !

Dans le cadre de ses évènements privés, la cinémathèque organise régulièrement des projections de films israéliens en français.

En parallèle de ses évènement ‘people’, la Cinémathèque est à la base une institution éducative …
C.D : Effectivement, nous travaillons beaucoup avec les écoles de Jérusalem. Nous organisons des projections de films pour les élèves qui viennent avec leur professeur voir des films israéliens, mais pas uniquement, et nous leur proposons des conférenciers où l’on dialogue et explique le film. Nous formons leur goût pour le cinéma, mais nous leur permettons aussi de s’ouvrir sur le monde, d’aiguiser leur esprit. Nos programmes sont conçus pour les écoles religieuses et laïques.

© D.R Jerusalem Cinematheque

De quel genre de films les écoles religieuses sont-elles demandeuses ?
C.D : On travaille beaucoup sur des films à caractère éducatif qui apprennent par exemple l’acceptation de l’autre (comme Billy Elliot) ou des films sur les adolescents israéliens (Giborim Ketanim)… S’appuyer sur un film puis en discuter ensuite est une autre manière d’apprendre qui fonctionne parfaitement. Cela est aussi valable pour l’armée.
Nous avons récemment organisé un séminaire de formation sur le ‘leadership’ où nous avons présenté un film, étranger en l’occurrence, qui illustrait parfaitement ce sujet..

Un mot sur votre expérience. À l’origine, vous êtes historienne, chercheuse. Vous êtes désormais totalement immergée dans le monde du 7ème art. Qu’en retirez-vous ?
C.D : Une formidable inspiration. Avoir le privilège d’accompagner d’immenses artistes lors de nos festivals, d’apprendre quotidiennement à leurs côtés, de présélectionner des films, mais aussi choisir avec les  écoles, les associations, les institutions, le film qui servira d’appui à leur évènement et leur réflexion : Tout cela est hautement intéressant et glamour à souhait !


Robert De Niro, heureux, dans les archives de la Cinémathèque © D.R Jerusalem Cinematheque

À noter…

La cinémathèque de Jérusalem accueille les archives cinématographiques d’Israël, les plus grandes du Moyen-Orient, qui stockent près de 33 000 films en provenance d’Israël et de l’étranger.

Chaque hiver, la Cinémathèque accueille le Festival du film juif de Jérusalem avec 10 000 visiteurs israéliens et internationaux. Parmi les guest stars de cette année, Elie Chouraqui, l’historienne américaine Deborah Lipstadt ou encore Radu Mihaileanu…