Unis face à l’épreuve du feu

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Devant le feu, les hommes sont égaux. Et cela, les habitants de Haïfa l’ont bien compris lorsque les flammes ont attaqué leur ville. Retour sur une catastrophe qui a certes fait beaucoup de dégâts, mais au-delà, beaucoup rassemblé.

© Municiplaité de Haïfa

L’ampleur de la catastrophe

En une semaine, 60 000 hectares ont brûlé. Rien qu’à Haïfa et ses environs, 28 000 hectares sont partis en fumée. « De plus, étant donné que le tissu végétal et le tissu urbain sont intimement imbriqués, beaucoup d’habitations ont été endommagées, faisant 17 000 réfugiés », explique Waterman. Sur 800 habitations qui ont été détruites à des degrés divers, 500 ne sont plus du tout habitables. « Les cendres ont été analysées pour parvenir à déterminer quelles étaient les structures métalliques des bâtiment des années 80 qui avaient fondu, entrainant la nécessité de démolir encore une bonne centaine d’habitations supplémentaires », se désole l’ingénieur. Par ailleurs, pas moins de 52 jardins d’enfants ont été évacués. Pour autant, grâce à l’étroite coordination entre les pompiers, les militaires et la flotte des bombardiers anti-incendies, la catastrophe écologique n’a pas fait de victimes. « Même les animaux sont parvenus à fuir et à se réfugier aux abords des habitations, comme les sangliers par exemple », souligne Waterman.

La prise en charge des habitants et des dégâts

60 000 personnes ont été évacuées lors des incendies. « Mon but a été de faire en sorte que la population soit dédommagée à 100% », se réjouit le maire. Le fait que le ministre actuel des Finances soit de Haïfa a peut-être favorisé la mobilisation du gouvernement, suggère Yona Yahav. « Je ne table pas sur les donations. Les ONG ne s’intéressent qu’à la route n°1 », ironise-t-il, fier d’être même parvenu à contraindre les compagnies d’assurances à supprimer une clause restrictive qui figure sur les contrats d’assurance, et qui les dispense de dédommager les usagers en cas de dégâts causés par des actes terroristes.

Un demi milliard de shekels seront investis pour les bâtiments publics et les infrastructures, couper les arbres brûlés, dégager les routes. Sans compter qu’un million d’arbres devront être plantés. Et il faudra encore un demi milliard de shekels pour dédommager les particuliers.

« Je suis élu pour m’occuper des individus, tous sans distinction. Honorer les gens et leur donner le sentiment qu’ils sont des partenaires, sont les piliers d’une mutuelle existence harmonieuse, qui est une évidence ici », pointe le maire qui préfère ce qualificatif à celui trop usé de “vivre ensemble”. Il est vrai que Haïfa est la seule ville au monde qui jouit d’une paix communautaire à 100% et ce, depuis toujours. « On n’a pas de prophète ici, c’est peut-être pour ça ! », lance-t-il dans un demi sourire.

Les nouvelles mesures prévues

Depuis l’incendie du Carmel en 2010, une nouvelle loi interdit de planter des arbres à moins de 10 mètres d’une habitation. Or, nombre d’arbres trop proches n’ont malheureusement pas été abattus. Cette règlementation devra être fermement respectée et elle pourrait même se renforcer pour aller jusqu’à 15 mètres. « Mais cela ne sera pas chose aisée, car les habitants de Haïfa désirent vivre en immersion dans la nature et aiment cette région justement pour cette interpénétration, nature, habitations » , pointe l’ingénieur, «  il sera donc difficile de leur imposer ces limites, mais nous y travaillerons ». 

Par ailleurs, les pergolas en bois seront aussi interdites, car il a été constaté que les habitations qui en étaient dotées ont été particulièrement touchées. De plus, suite à l’explosion de bombonnes de gaz, il est prévu d’enterrer le système et de renforcer la protection des canalisations. Enfin, il faudra repenser tout le système de plantation, afin qu’il soit moins sujet aux incendies et revenir aux espèces locales plus adaptées à la région.

© Kate Kriegel
Yona Yahav, le maire de Haïfa

Une population solidaire 

« Jérusalem est la plus belle ville du monde, mais Haïfa est la plus belle ville d’Israël », affirme son maire qui souligne sa singularité, la diversité de ses communautés, et son modèle de paix sociale, érigé en modèle dans un pays en conflit.

Haïfa l’unique. Sur 270 000 habitants, 219 400 sont juifs ce qui représente 78,7% de la population, 35 000 sont arabes dont 14 800 sont des Arabo-Musulmans soit 5,3% et 15 300 sont des Arabes chrétiens soit 5,5%. Les Chrétiens non arabes représentent 0,1% de la population et ils sont 9,1%, soit 25 500 toutes origines confondues, à se dire sans religion. Haïfa est aussi une ville jeune qui compte 10 000 étudiants.

Et la compassion est le dénominateur commun de cette population. « Le premier foyer d’incendie s’est déclaré dans la caserne de pompier à 9h du matin », rappelle Waterman, «c’était évidemment intentionnel, et tandis que les pompiers luttaient contre les flammes, deux autres foyers ont éclaté dans les environs». Or à Haïfa, personne n’a cherché de coupable. Pas de stigmatisation d’une communauté. Pas de récupération politique.

« Être sioniste, c’est construire une société juste », pointe Assad Ron, directeur du Beit Hagefen Arab Jewish Culture Center, qui se félicite de l’atmosphère de partage et de dialogue qui règne à Haïfa. « C’est la peur de l’autre qui fonde les clivages et nourrit les conflits. Il importe d’éviter la concurrence des narratifs qui doivent au contraire s’enseigner et se respecter. Même si c’est difficile de dépasser deux narratifs qui sont construits sur le statut de victimes », admet-il.

© Kathie Kriegel
Ariel Waterman ingénieur de structure de la ville de Haïfa

Pourtant, à la faveur de cette nouvelle épreuve, cette population a prouvé qu’elle en était capable. Le feu a éclaté dans les hauteurs et s’est étendu en descendant vers la mer sans pour autant atteindre les quartiers arabes. « Dès que nous avons été informés de ces incendies qui ravageaient les habitations et que 60 000 personnes étaient évacuées, nous avons ouvert notre mosquée et nous nous sommes immédiatement proposés pour les accueillir dans nos maisons et prêter main forte aux associations sur le terrain », se félicite l’imam de la grande mosquée de Haïfa. Sans compter que 150 soldats venus en renforts ont eux aussi été hébergés dans des familles arabes. L’entraide inter-communautaire est quelque chose de tout à fait naturel à Haïfa. Une synagogue a été détruite par le feu et la communauté musulmane a offert du bois pour la reconstruire. Un bel exemple de ‘’mutuelle existence ‘’.